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Moi je m’appelle Nithard

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Moi, je m’appelle Nithard.
Enfin c’est comme ça qu’on m’appelait dans le temps, avant la bataille. Mais maintenant je suis libre, évadé bien que mort, il faut dire qu’on m’en a fait voir de toutes les couleurs et pendant des années. J’ai perdu le compte mais je me souviens d’un couvent.
C’est là qu’on m’a fait venir, pour des analyses, parait-il. Peut-être pour y passer des radios ? Je me sentais mal, avec l’impression d’avoir pris un coup sur la tête. Peut-être un souvenir de la bataille ? Enfin, quand je dis un couvent, non, c’était une abbaye mais quand j’étais vivant. Voilà, ça me revient. C’était moi, l’abbé, non ? Mais un abbé en miettes, tant je me sentais brisé, par les épreuves, par le temps qui passait sans que rien ne change. Moi, j’attendais, au milieu des cartons de tous les dossiers médicaux des autres patients, peut-être ? Mais les radiologues étaient partis, ça c’est sûr. Il y avait des pigeons, et j’avais le sentiment de m’être fait pigeonner. Je voulais partir, vous comprenez ? J’étais abandonné, il n’y avait pas de lumière, mais ce n’était pas la première fois qu’on m’avait transporté. Après ma mort, on m’avait enfermé une première fois, devant l’abbaye. C’était peut-être une autre abbaye, ou un couvent, et je m’en suis évadé, à mon corps défendant parce que je crois bien que j’étais déjà mort, on m’avait mis sous une grosse pierre et des terrassiers m’en avaient laissé partir, et il y a un trou dans ma mémoire, là. Combien de temps y suis-je resté, mystère. Peut-être même que je ne suis pas celui que je pense être. En tout cas il y a des gens qui ont voulu me renfermer, toujours dans ce couvent (ou abbaye, allez savoir) pour me rendre hommage, disaient-ils. Mais il restait des vérifications à peaufiner, dans un labo (qu’est-ce que c’est, un labo, d’ailleurs ?) pour savoir mon âge. Depuis le temps, mon âge, je l’avais bien perdu. On a l’âge de ses fémurs, disait-on à la Cour de papi Karl. Eh bien maintenant, je suis sorti de ce deuxième carton et ce n’était pas chez les radiologues, parce que la femme qui m’a fait sortir était une administratrice du couvent, ou de l’abbaye, enfin elle n’avait pas de blouse blanche comme ceux d’avant, et ce n’était pas le même carton. Je me souviens d’avoir eu la lumière dans les orbites, on m’a empoigné délicatement. J’ai entendu crier quelqu’un, qui disait que c’était fini, que j’allais sortir de ce cagibi, après vingt ans, et j’en suis sorti. Moi j’avais trouvé le temps bien plus long, mais c’est sans doute subjectif.
Après il y a eu des moments délicats, on m’a nettoyé : vous pensez bien, après toutes ces années où je n’avais pas pris de douche ! On m’a mesuré, brossé, et je vois enfin le monde autour de moi, après vingt ans à regarder par la fente d’une boîte mal fermée. On vient me voir, on me photographie, on me demande des autographes mais à travers la vitre de la châsse c’est difficile.
Bref, je me suis évadé deux fois de deux couvents, ou du même, ou bien c’étaient des abbayes, et maintenant je suis libre, sous vitre, dans une abbaye sans abbé. C’est la vraie liberté, pour un abbé défunt. Je pense qu’on ne m’évadera plus, désormais.
Anne, elle s’appelait Anne, celle qui m’a évadé la deuxième fois.


Contrainte tirée au sort sur Zazipo : « Racontez votre évasion d’un couvent dans un style aussi embrouillé que possible ».