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Méfious des goublins

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Quaund nous était pétiots et qu’nous allait aindyi nos gens à fâoqui la briyre pour couvri les cârottes, nous n’était pas trop rasseûrés. Faut vous dire qué, dans la launde dé Lessay, même si y a pas eun soufflle d’air sû la mé, qu’est tout près, nous entend terjous eun brit dans l’hâot des pins coume si ch’était du vent. Pourtant, y en a pâs.
Aco annyi, cha nous fait eun mio poue. Nous est coume était Jules Barbey d’Aurevilly, d’Saint-Sauveu, qui l’a bi racounté dans eun d’sé livres qu’il a appelé "L’Asorcellée". Et Jean d’la Varaunde, qu’est venu par ichin dans sa junesse, l’a écrit itou.
Tout cha pour vous dire qué, seûrement, c’brit-là n’peut v’ni qué d’chique goublin ou milorenne ou p’tête même bi d’la Dame Bllanche qu’existe bi pisqu’ol a, eun sé, arrêté eun homme dé confiance, el médechin d’Lessay, dans sa touornée, d’après
c’qu’il a racounté.
D’abord, nos vuus nous l’ont bi dit dans leus caunchon :
"Méfious, méfious des goublins,
Qui raôdent au sé dans les c’mins"

À ceux qu’ont l’malheu d’en rencrontrer yeun, i paraît qu’i leus montrent eun caillou iou qu’est écrit c’qu’i vont dév’ni, et i s’trompent pâs. Pour mé, l’muus ch’est dé n’pé les veî, surtout la nyit, pasque vous avez tellement poue, vous vous écappez et vous êtes à peu près seûrs de chopper su l’caillou iou qu’est écrit votre aveni et, patatras, vous tumbez dans eune des p’tites carryires dé la launde, qui m’surent dans les dyis mètres dé côté, et qui sont plleines d’iâo en hivé, et vous vous niez.
Mais alors, t’chi faire ?
J’sais bi, mé, en tout cas, si, dans l’asseirant, j’sis dans la launde, j’rentre vite t’chu mé, sans attend’ d’être prins par la nyit neire. L’principal quaund même, ch’est d’savé qu’même si eun goublin n’nous a pâs montré l’caillou iou qu’est écrit c’qué nous va dév’ni, nous n’peut pas écappr à c’qui nous attend.
Pour fini, j’vas vous dire eune chose : vaut muus pas trop in penser.

Transcription du témoignage oral de Georges Rapilly, qui rapporte une légende de carrières ensorcelées en patois du pays de Pirou, Lessay et Cerisy-la-Salle, berceau de l’Oulipo en 1960. D’ou l’hypothèse, plausible, que cette croyance locale ait pu inspirer Annan et le destin de pierre à Hervé Le Tellier.

Note : dans "soufflle", "Bllanche", "plleines", la double consonne L se
prononce mouillée.

Traduction :

[Méfiez-vous des goublins]
Quand nous étions enfants, que nous allions aider nos parents à récolter la bruyère destinée à couvrir les champs de carottes à protéger du gel, nous n’étions pas trop rassurés. Il faut vous dire que dans la lande de Lessay, même s’il n’y a pas un
souffle d’air sur la mer toute proche, on entend toujours un bruit de vent au sommet des pins.
Pourtant, point de vent.
Encore aujourd’hui, ça nous inquiète un peu. Nous ressentons la même peur, que Jules Barbey d’Aurevilly de Saint-Sauveur le Vicomte a bien relatée dans un de ses livres, L’Ensorcelée ; Jean de La Varende aussi, venu par ici dans sa jeunesse.
Tout ça pour vous dire que, sûrement, ce bruit-là ne peut venir que de quelque goublin ou sorcière. Ou peut-être même de la Dame Blanche, qui existe bien puisqu’elle a un soir arrêté un homme de confiance, le
médecin de Lessay dans sa tournée, d’après ce qu’il a raconté.
Nos anciens nous l’ont bien dit dans leurs chansons :
"Méfiez-vous, méfiez-vous des goublins
Qui rôdent le soir dans les chemins"

À celui qui a le malheur d’en rencontrer un, il paraît qu’il lui montre une pierre sur laquelle est inscrit son avenir, qui se confirme par la suite. Croyez-m’en, mieux vaut ne pas les voir, surtout la nuit ! Vous aurez tellement peur que vous vous échapperez et, à tout coup buterez sur la pierre où est inscrit votre avenir. Parfois, patatras, vous tomberez dans une des petites carrières de la lande, qui mesurent environ dix mères de côté et sont pleines d’eau en hiver, et vous vous y noierez.
Mais alors, que faire ?
Je sais bien, moi, en tout cas que si, à la nuit tombante, je suis dans la lande, je rentre vite chez moi, de crainte d’être pris par la nuit noire. Le principal, quand même, c’est de savoir que même si un goublin ne nous a pas montré la pierre de notre destin, on ne peut pas échapper à ce qui nous attend.
Pour finir, je vais vous dire une chose : mieux vaut ne pas trop y penser.