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Le chat babelotté

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Un meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son chat. (...)

L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot.

"Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; quant à moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim."

Le chat qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux :

"Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac, et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez."

Or, passer une broussaille est toujours quelque chose d’un peu émouvant : une limite imaginaire, matérialisée par une barrière de ronces [...] suffit pour tout changer, et jusqu’au paysage même : c’est le même air, c’est la même terre, mais la route n’est plus tout à fait la même, la graphie des panneaux routiers change, les prunelliers ne ressemblent plus tout à fait à ce que nous appelions, un instant avant, prunellier, les lièvres n’ont plus la même forme [...].

Le chat se sauva donc à travers bois et guerets et son jeune maître resta seul à ronger son frein, puis en mourut.

Moralité : hein ? mais quelle moralité ? Pas de marquis de Carabas, bah, pas de morale !

Chantal Perecoperraubillard