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Le Fantôme de Nithard

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C’était branlant, c’était troublant,
C’était composé d’os tous blancs,
Ça dépassait d’une pochette,
Dans le fond d’un carton pourri
Parmi les crottes de souris ;
En un mot, c’était un squelette.

À sa manière de parler
À sa façon d’articuler
Les consonnes à la romaine,
Je compris que j’avais mis l’doigt
Sur quelqu’un débarqué tout droit
De l’époque carolingienne.

« Je suis le chroniqueur Nithard,
Me dit-il sur un ton geignard,
Le petit-fils de Charlemagne
Et premier écrivain français. »
À quoi je répondis : « Je sais,
Je vous ai lu en hypokhâgne. »

« Après mille ans et plus sous terre,
On m’a confié à des experts
Chargés d’identifier mes restes.
À peine fus-je authentifié
Qu’on me perdit dans un grenier :
C’en est trop, par la malepeste ! »

Moi, qu’un chat perdu fait pleurer,
Pensez si j’eus le cœur serré
Par cette histoire millénaire.
« Venez, dis-je en prenant sa main,
Nous bavarderons en chemin
Et je vous offrirai un verre. »

Ravi d’une si belle occasion
Je lui fis la conversation
En latin, roman et francique.
Quand il eut goûté mon pinard,
Il me donna du « Cher Bernard »
Dans le plus pur style classique.

J’aurais bien terminé la nuit
À m’entretenir avec lui
Mais on me secoua l’épaule :
C’était Papa Cerquiglini
Qui criait : « t’as bientôt fini ?
Vains dieux, tu vas manquer l’école ! »


D’après Le Fantôme de Georges Brassens.