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La Sextine de Nithard

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De ce grenier fermé faut-il forcer la porte ?
Pour laisser du suspens, faut-il que l’auteur meuble ?
Lecteur, prends donc ton temps, va taper le carton,
Assieds-toi, bois un coup, tu peux poser ton sac :
Son texte sera long comme une année-lumière,
Laisse-lui du répit, car il a mal au crâne.

Ébauchant l’épopée, ce poète est bien crâne :
Son récit est tout prêt, et l’Histoire le porte.
Il invente un lieu sombre et le met en lumière,
Par exemple un grenier, il y installe un meuble,
Un rossignol, une araignée, un petit sac ;
Son canevas s’inscrit dans les trous du carton.

Il pense à ses brouillons rangés dans un carton,
De vieux récits idiots qui chauffent sous son crâne.
Tout est bon à jeter, ça ne vaut pas un sac.
Il rêve qu’il s’installe à la Sublime Porte,
Qu’il y fait de vieux os, là-bas la terre est meuble.
Il se croit torero en habit de lumière.

Comme il a lu Rousseau, il se voit en Lumière,
Mais ce n’est tout au plus qu’un tigre de carton.
Dans les livres anciens sa mémoire se meuble,
Son génie, ce n’est rien que bourrage de crâne.
De l’université on l’a mis à la porte,
Copiant sur son voisin, pris la main dans le sac.

Il aime les récits de bataille et de sac,
Sur les carolingiens veut faire la lumière
Et entrer dans l’Histoire, mais par la grande porte.
Pour la postérité, ça va faire un carton :
« Il s’appelait Nithard, on lui fendit le crâne... »
Après ce beau début, comment sauver les meubles ?

Il étire son texte, et peu à peu il meuble.
Mais pour finir l’histoire il doit vider son sac :
Bien qu’il n’invente rien, cet outrecuidant crâne.
Comme Anne dans le noir il veut de la lumière,
Sinon sur un faux pas il bouscule un carton
Débordant d’ossements, et, poltron, prend la porte.

La tête dans le sac, Nithard dans son carton
Se morfond, sans lumière, enfoui au fond d’un meuble.
Bien que muet son crâne hurle « Ouvrez-moi la porte ! »