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À supposer que...

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À supposer que quelqu’un sache allumer un feu comme ça dans la nature sans papier journal, ce feu pourrait vite prendre une ampleur qui nous dépasserait et, en fait, on verrait vite qu’il n’y a plus que le feu qui compte quand il aurait commencé à bien dévorer le bois, quand il serait devenu si puissant qu’il nous hypnotiserait et c’est alors que, nous arrachant à son emprise, nous lèverions les yeux au ciel pour nous rendre compte que celui-ci est totalement dépourvu de nuages et nous recevrions cela comme une discrète approbation envers nous-même car un ciel si clément ne peut, bien sûr, pas laisser présager un avenir sombre surtout lorsqu’il s’accompagne de millions d’étoiles qui semblent autant de punaises plantées sur son fond indigo auquel est accroché de surcroît, bien nettement dessiné, un fragment, une portion de lune dont le contour si précis nous fait penser à un ongle soigneusement manucuré que nous regardons, baignant dans l’air enfin frais tout en oxygénant nos poumons car, oui, ici on respire, ici on s’aère enfin après la grande ville et son air vicié, pollué que nous pouvons enfin éliminer à grandes expirations comme si nous étions en vacances mais en vacances à la campagne, la campagne du bon air, la campagne du bol d’air ce qui vaut autant que la mer pour ce qui est de la recharge des batteries citadines et du décrassage des poumons parce qu’enfin, à quoi servent les vacances si ce n’est à nous retaper, nous requinquer après une année de travail, de stress, de toxines accumulées et, d’ailleurs, si seulement on pouvait y partir plus souvent ou plus longtemps en vacances, cela nous permettrait de passer, de temps à autre, des nuits à observer les étoiles parce qu’on les voit mieux loin des villes qui les éteignent, dit-on, du fait de l’intensité lumineuse qu’elles dégagent, ces villes justement, et nous aurions la chance, peut-être, de voir une de ces étoiles qui serait bien observable depuis la Terre alors que nous saurions qu’elle est éteinte, morte mais que nos yeux voient la lumière qu’elle avait émise il y a bien longtemps, alors que nous n’existions pas, que l’espèce humaine n’existait pas, qu’on ne savait pas ce que pourrait être un être vivant avec des yeux capables de recevoir cette lumière, avec une bouche capable de s’extasier devant ce ciel en énonçant des phrases qui semblent ne pas devoir finir, avec un cerveau capable de comprendre tout cela, avec une main capable d’écrire « À supposer que… ».