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La nuit des vers à soie

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Les vers à soie... Quand ils auront mastiqué les mûres, nous ne pourrons plus entendre les vers à soie. Quand ils mastiquent les mûres, il n’y a plus que les mûres qui comptent. Or, les mûres sont soporifiques. Ce soir, regardez, le mûrier a chassé toutes ses feuilles pour nous ! Il a nourri les cocons dont on a tiré le fil d’une robe pour une dame élégante, à l’arrondi d’épaule dénudé. Il n’en fait que plus frisquet, bien sûr, mais elle respire, mais elle s’aère, elle a de l’allure et tout son port a de l’allure ! C’est vrai qu’il manquera le cocon, le fil, la robe et bientôt la dame, mais le mûrier n’est pas mal non plus sur les cénotaphes d’éternité. Regardez cette dame, elle ne s’attendait pas à mourir aussi vite, aussi longtemps. Je la vois, tu la vois, et pourtant elle n’existe plus, s’il faut en croire le murmure sans fin des vers à soie dans le mûrier.

La nuit des vers à soie = Jacques (Jouet + Roubaud)