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Voyage au bout de la nuit

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Ça a débuté comme ça. On avait remarqué ça nous autres, une nuit qu’on savait plus du tout où aller. Quand nous aurons allumé le feu, nous ne pourrons plus voir la nuit. Un village brûlait toujours du côté du canon. Quand il y a le feu, il n’y a plus que le feu qui compte. On en approchait pas beaucoup, pas de trop, on le regardait seulement d’assez loin le village, en spectateurs pourrait-on dire, à dix, douze kilomètres par exemple. Le feu est un hypnotiseur.
Et nous voilà dès lors partis du côté du canon, et sans se faire prier, tous les cinq. Ce soir, regardez, le ciel a chassé tous ses nuages pour nous ! Il a fixé au plafond ses punaises de cuivre, avec une lune élégante en arrondi d’ongle soigné. On aurait dit qu’on allait aux cerises. C’était bien vallonné de ce côté-là. C’était la Meuse, avec ses collines, avec ses vignes dessus, du raisin pas encore mûr et l’automne, et des villages en bois bien séchés par trois mois d’été, donc qui brûlaient facilement. C’était gai. Il n’en fait que plus frisquet, bien sûr, mais on respire, mais on s’aère, c’est les vacances et le camp de vacances ! Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. C’est vrai qu’il manque la mer, mais le ciel n’est pas mal non plus comme image de l’infinitude. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. On ne s’attendait pas à partir en vacances aussi vite, et peut-être aussi longtemps.
Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Regardez cette étoile, je la vois, tu la vois, et pourtant elle n’existe plus, s’il faut en croire les affaires de vitesse de la lumière. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent.

Céline Jouet