Accueil Les oulipiens de l’année C’est un soir de vent
Soir de typhon

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Ce n’était pas un soir de vent ordinaire. À l’avant du navire on voyait palpiter d’innombrables éclairs, au-dessus du grand mât un petit nombre d’étoiles étranges clignotaient dans l’immense chaos, ternes, vacillantes, comme si passaient devant elles de sauvages tourbillons de fumée. Puis l’obscurité s’abattit comme un voile noir sur le pont. Des ténèbres s’ajoutèrent aux ténèbres et la nuit devint une matière dense, palpable. Un éclair diffusa faiblement à l’entour comme sur les parois d’une chambre de la mer secrète et noire, pavée d’écume et de flots. Puis quelque chose de formidable et de prompt éclata soudain du grand vase de la colère. Le vent enveloppa le navire avec un jaillissement tel qu’il sembla qu’une digue immense venait d’être crevée à l’avant. Aussitôt chaque homme perdit le contact des autres, car tel est le pouvoir des grands souffles qu’il désagrège et isole. Un tremblement de terre, un éboulement, une avalanche s’attaquent à l’homme incidemment pour ainsi dire et sans colère. L’ouragan s’en prend à chacun comme à son ennemi personnel, tâche de l’intimider, de le ligoter membre à membre, et subjugue sa vertu. Sous ce choc imparable, à l’intérieur même de sa cabine elle fut propulsée hors de sa lecture des Hauts de Hurlevent en bande dessinée. Le tonnerre ressemblait à un canon formidable qui aurait visé le navire selon un tir aléatoire explosant de partout : la tempête célébrait son triomphe. La pluie cinglait le navire en de gigantesques rafales, le monde entier devenait un égout noir et semblait sombrer lui-même dans une orgie de foudre, de vent et d’eau, au rythme d’éclairs livides tantôt nets tantôt diffus. De tous côtés des lames en furie fouettaient la coque du navire, se ruaient sur lui pour l’envoyer par le fond sans remise. Le cadre de son hublot laissa s’infiltrer de minces filets d’eau de mer sous pression, propulsés par les coups de bélier des vagues, comme si la mer voulait rejeter dans le navire l’eau de pluie qui la saturait. Le souffle du vent agit alors contre le navire avec une force de propulsion telle qu’on l’eût cru aspiré par un piston dans un corps de pompe, et durant quelques instants il sembla soulevé tout entier hors de l’eau, maintenu en l’air par une mystérieuse volonté pneumatique, parcouru par un grand frisson extatique d’un bord à l’autre. Puis le navire retomba et se cabra dans la monstrueuse effervescence. Le capitaine sonna l’alarme, mais le son, emporté on ne sait où par le vent, personne ne l’entendit.

Conrad-Mathews, « Soir de typhon »