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Pour un plagiat intégral

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Les livres que je n’ai pas écrits, mais simplement parcourus comme lecteur, je crois bien qu’il m’en reste peu de choses, voire pour certains pur néant. Le livre en mains, je suis comme en suspension au-dessus de la littérature universelle, je la survole comme on survole une région, une portion de route bien assis dans un aéroplane. Pourtant la force d’une route de campagne est bien différente si on la parcourt à pied. La force d’un texte est autre également, selon qu’on lit ou qu’on le copie. Vue d’en haut, la route est prise dans un paysage homogène sans ruptures. Celui qui la parcourt à pied en mesure au contraire la singularité, voit qu’elle fait sortir à chacun de ses virages des lointains, des belvédères, des clairières, toutes perspectives dont la puissance s’imprime dans l’esprit du marcheur. De même, le texte copié imprègne l’esprit au détour des mots, des groupes de mots, des phrases entières qui lui tracent dans la langue un parcours spécifique auquel il doit se soumettre. Tout le vain remplissage que l’espace libre de la rêverie permet au lecteur est alors évité à celui qui se soumet à la discipline de la copie, et le plagiaire intégral accède à de nouvelles perspectives en s’identifiant à l’auteur dans l’activité de l’écriture.

Marcel Benjamin, Le sens du plagiat.