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Nuit malouine

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Chaque soir nous allumions un grand feu (1). Quel affreux, quel magnifique spectacle ! L’incendie s’étend comme une chevelure de flammes ; des colonnes d’étincelles et de fumée assiègent les nues dans le vaste embrasement (1). Un vent impétueux sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages ; le ciel s’ouvre coup sur coup (1). La lune était au plus haut point du ciel ; on voyait ça et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles (2). Je ne sentais ni le froid, ni l’humidité de la nuit (3). Je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond qu’il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu’avec un plaisir indicible je m’élevais vers le firmament comme un pur esprit (3). Les ambassadeurs (4) aspiraient à s’en aller en congé (3) comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos (3). Des milliers d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, le manque total d’eau, l’infini dans le ciel (3)... Depuis longtemps je ne m’étais trouvé seul et libre (3). " Voyez-vous cette étoile ? - Non, sire. - Regardez bien. - Sire, je ne la vois pas. - Eh bien, moi, je la vois. " (3) "C’en est fait, monsieur, votre amie n’existe plus ; elle a rendu son âme à Dieu." (3) Cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées (3).

Jacques (ô brillant !) J., Œuvres choisies (Paim P.O.L éditeur).

(1) Atala (1801).
(2) Essai sur les Révolutions (1797).
(3) Mémoires d’Outre-Tombe (1848).
(4) Sans doute les ambassadeurs de la République de Mek-Ouyes.