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Nithard réélu

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Nithard réélu —

Les deux femmes ouvrirent la porte, saisies par l’odeur de papier renfermé, la poussière, les toiles d’araignées, les crottes de mouches : personne n’avait ouvert cette porte depuis longtemps, l’abandon était total. Elles marchèrent au milieu des rossignols, des meubles éventrés, des rebuts, au dernier étage de la mairie : à l’évidence, tout était à jeter ; on allait s’y employer, mais... En réfléchissant, Anne P. buta contre une boîte poussiéreuse, dont le choc rendit un son étrange. La boîte bâillait-elle, ouverte par l’humidité ? Non ! Par curiosité, l’administratrice éclaira l’ouverture à l’aide de sa torche, vit qu’il s’agissait d’une fente très précise, une sorte de boîte à lettres comme on les faisait au siècle précédent. Elle brisa un petit cadenas rouillé, souleva le couvercle, en sortit un fatras aggloméré d’enveloppes électorales, moisies, dont elle ouvrit quelques-unes ; la lumière de la lampe fit apparaître des bulletins surchargés de graffiti encore lisibles, deux fémurs et des tibias croisés sur un crâne, des injures variées, des menaces.
– Enfin, s’écria Jocelyne M. ; on la cherchait depuis vingt ans, l’urne bourrée de bulletins nuls, celle qui avait entraîné la réélection de Nithard et la condamnation de mon mari, assesseur !

Bernard Cerquiglini, L’Élection de Nithard, Éditions de la Dernière Heure, 2026, p. 14.