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Nithard de haut en bas
Il ne faisait pas chaud, à l’aube, mais les deux baroudeuses babas, bien chaussées de baskets, en haut de la balustrade de l’abbatiale, débâclèrent avec audace la barrière du cabanon, et osèrent aller à l’assaut du bazar, abattues par l’odeur de tabac ou de kebab, les balayures pleines de bactéries, les toiles d’araignées, les fientes de corbeaux et de chauves-souris : personne n’avait osé monter depuis longtemps, la débâcle était globale. Peu bavardes, elles se baladèrent avec des haut-le-cœur au milieu de bagatelles, de pauvres babioles et autres rossignols à bascule, autour de bahuts éventrés et bâchés, de landaus à baldaquin, de ballots pleins de rebuts bariolés : c’était barbant, et dans ce débarras, probablement tout était à balancer ; on allait s’y employer : au boulot, des balais et des seaux de badigeon ! En se barrant bras ballants, Anne Potié, l’hôtesse, achoppa contre un baluchon poussiéreux qui tomba, et le choc fit un étrange barouf. Le baluchon bâillait, humide à cause des fuites d’eau ; par badinerie, l’administratrice se bagarra avec l’ouverture à l’aide d’une baguette et de ciseaux, en ôta un cabas de plastique ; sous l’abat-jour, le halo de la lampe exhiba des os : deux beaux fémurs, plus bas des tibias, plus haut une clavicule, et au sommet, un crâne. Un vrai caveau ! Et le crâne authentique de Nithard le bâtard, tué au combat.
— Enfin, balbutia Jocelyne Martin, emballée, quel cadeau ! La baraka ! Mon mari s’est battu pour le chercher pendant vingt ans.
Barnard Cerquiglini, auteur de L’Invention du Nibard, aux Éditions de Minuit, 2018, p. 14.
