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Ma semaine télécroart

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Un homme de face, l'air triste ou fatigué, tend l'index de la main droite. Il est en train de parler.
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À la demande d’un journal régional, le Zaziebao, dans le cadre de sa rubrique « Ma semaine télé », j’ai accepté d’évoquer en quelques lignes certaines émissions qui ont particulièrement retenu mon attention ces derniers temps. Je vous en livre quelques extraits en suivant :

Tout d’abord, pas question pour moi de rater mon émission sportive fétiche Late rugby club, dont le thème du soir était la coupe d’Europe avec une mention spéciale pour un joueur anglais Steve Roal Trec dit R. le crotale en raison de ses montées agressives et fulgurantes sur l’adversaire. Un reportage spécial lui est consacré dans lequel on le voit au sortir de l’entraînement avec le sweatshirt à manches courtes fourni par le club mais on ne peut distinguer en revanche le flocage du sponsor puisque le personnage est filmé de face. Notons au passage une erreur de la régie, d’ordinaire plus méticuleuse, qui lui attribue en sous-titre le N° 14 dévolu à l’ailier alors qu’en tant que troisième ligne centre il porte d’ordinaire le numéro 8.

Pour avoir pratiqué ce sport durant plusieurs années, je peux vous dire que c’est typiquement le genre de joueur qui vous fiche la trouille dès le couloir des vestiaires : oreilles enflées en raison des frottements incessants en mêlée ; l’air de ne pas vous regarder mais avec un œil torve, en coin, qui vous guette et semble dire « toi, je ne vais pas te rater… » − notez que chez lui, même le cheveu est rebelle ! −. Et je passe le manque de rasage car ça c’est banalement le lot de tout sportif de haut niveau depuis la légende qui prétend que c’est mauvais pour l’influx nerveux.

Certes son attitude présente, plutôt détendue avec une apparence trompeuse de placidité, pourrait laisser croire à une relative pondération mais l’index menaçant ne laisse pas de doute sur les intentions belliqueuses qu’il nourrit pour le match retour. La bouche, tordue par les efforts qu’il fait pour s’exprimer en français en dit long sur le sort qu’il compte réserver à notre demi d’ouverture, auteur de l’essai de la victoire la semaine passée à Twickenham : « Celui-là au first placage, je le destroyerai et il partira directly au vestiaire. »

En me fixant davantage sur la tête du personnage, je me demande si c’est le casque qu’il porte à chaque rencontre, ou bien les piétinements répétés de crampons vengeurs ou encore et tout simplement une certaine atrophie congénitale de la boîte crânienne qui est la cause de cet apparent rétrécissement de la zone occipitale. Je m’étonne, en revanche, que son appendice nasal protubérant ait pu miraculeusement sortir indemne de tant de mêlées ouvertes !
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Un homme de face, l'air triste ou fatigué, tend l'index de la main droite. Il est en train de parler.
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En une autre occasion c’est avec délectation que je me suis plongé dans l’édition de La Grande Librairie. Un des invités de François Busnel était ce soir-là Stéphane Rectoral à l’occasion de la sortie de son quatorzième ouvrage Les Crocs barbares comme le rappelait opportunément le chiffre inscrit sous la photo grandeur nature que les responsables de l’émission avait affichée dès le générique.

Je sais depuis longtemps qu’il ne faut pas assimiler la personne de l’auteur à ses écrits mais au risque de me faire traiter d’incorrigible midinette, j’avoue que le charme indéniable de cet écrivain ne me laisse pas insensible.
C’est vrai qu’il sacrifie à ce canon actuel de la mode avec cette barbe de trois jours très tendance, mais cela ajoute une petite touche virile indispensable pour faire pendant à sa figure de bon père de famille débonnaire. Avouez que tout en lui inspire la confiance : ce côté rond, résolument modeste, presque effacé, ce regard humble qui refuse d’agresser son interlocuteur, cette bouche charnue qui interroge avec une curiosité de bon aloi plus qu’elle n’affirme avec une certitude présomptueuse. Pas de luxe ostentatoire chez ce romancier qui a opté pour une tenue sobre, simple et décontractée, à l’image du personnage qu’il est dans la vie de tous les jours malgré tous les prix littéraires qu’il a pu rafler tout au long de sa carrière.

Sa démonstration s’avère probante lorsque timidement il invite du doigt le lecteur à examiner plus particulièrement certains passages du roman − (attitude sans doute assez habituelle chez lui puisqu’on la retrouve sur la photo de présentation).

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Un homme de face, l'air triste ou fatigué, tend l'index de la main droite. Il est en train de parler.
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Histoire de passer ensuite à quelque chose de moins exigeant intellectuellement j’ai aussi regardé un épisode de Faites entrer l’accusé qui relatait avec force détails et beaucoup de complaisance un crime sordide commis par un certain Esteban Corrélat dont on découvrait le portrait légendé par son numéro de cellule.

J’avoue que je ne comprends pas pourquoi les gendarmes ont longtemps hésité à inculper cet individu car selon moi, il suffisait d’examiner son allure générale pour saisir sans peine que c’était lui le meurtrier : le genre de type mal rasé, à la mine patibulaire, qui bien qu’arborant un air patelin, ne parvient à tromper personne car son regard fourbe et ses yeux fuyants ne scrutent que le vide !
Son nez proéminent, qui fait irrésistiblement penser à un autre truand, le célèbre Croquignol, sa moue méprisante et sa tenue négligée − un tee shirt informe et bon marché, manquant singulièrement de classe − finissent de rendre le personnage résolument antipathique.
Les poches sous les yeux trahissent une vie dissolue avec, selon toute vraisemblance une solide addiction à l’alcool.
Pour finir, le doigt hésitant qu’il pointe sans doute pour appuyer sa version des faits dénonce sa propre absence de conviction et l’on se demande vraiment qui pourrait accorder quelque crédit à ses déclarations à l’évidence mensongères.

Dernière minute, on m’apprend qu’un dessinateur aurait réalisé des croquis à partir des photos tirées des émissions que j’ai citées. Mes informateurs sont formels et tiennent pour fiable leur source, mais pour ma part j’ai beaucoup de mal à les croire !