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Les aventures de Nithard à Palaiseau
Exercices de style lors d’un atelier d’écriture animé par Nicolas Graner à Palaiseau (91) le 16 janvier 2026. En ordre d’apparition, textes de Martine, Tamara, Christian, Nicolas, Eva, Nelly, Catherine, Muriel, Ali.
Les deux gonzesses débridèrent la lourde du grenier où pas un zozo ne s’était pointé depuis des lustres.
Quel bordel, ça cocotte sacrément, jacta l’une en graillonnant, ça pue, c’est chelou ; tout est à lourder ici. Anne Potié se cassa alors la binette, la bobine dans une poubelle cartonnée, le blase sur un sac en plastoc, tout dur... Elle lorgna à l’intérieur et qu’est-ce qu’elle ne vit pas : des os de gambettes, une trogne, et d’autres morceaux de macchabée. Chouette, s’époumona Jocelyne Martin, tu viens de dégoter ce que mon mec cherchait depuis vingt piges.
[Martine]
C’EST BÊTES —
Dès potron-minet, alors qu’il pleuvait comme vache qui pisse, deux grenouilles de bénitier décidèrent de monter, non pas sur leurs grands chevaux mais dans les combles de l’abbaye de Perpète-les-oies. Elles durent s’entraider pour réussir à ouvrir la porte tant elle était lourde comme un cheval mort. À l’intérieur, l’une trouvait que ça sentait le fennec et l’autre la mouffette. En tout cas, il y faisait un froid de canard et il y régnait un tel bazar qu’un cochon n’y retrouverait pas ses petits. Il allait vraiment falloir prendre le taureau par les cornes pour débarrasser toutes ces cochonneries.D’ailleurs les vieilles biques avaient toutes les deux un caractère de cochon, mais l’une avait encore des yeux de lynx et était bavarde comme une pie tandis que l’autre était myope comme une taupe et muette comme une carpe.
Tout à coup, alors que la pie-lynx sautait comme toujours du coq à l’âne, la carpe-taupe se prit les pieds dans un vieux carton et cria comme un putois :
« Oh la vache, ça fait un mal de chien ! »
Les deux vieilles chouettes, curieuses comme des belettes, ouvrirent donc le carton responsable de la chute pour savoir ce qu’il contenait. Mais ce qu’elles découvrirent dedans leur donna la chair de poule : fémurs, tibias, clavicule et même crâne fendu en 2 !
Comme il faut bien appeler un chat, un chat, la pie-lynx s’exclama excitée comme une puce : « Oh punaise ! C’est le squelette de Nithard ! C’est le squelette de Nithard ! »
« Qu’est-ce que tu racontes, t’as une araignée au plafond ? » balbutia la carpe taupe avec des yeux de merlan frit.
« Ma poulette, t’as vraiment une tête de linotte ! Tu ne te souviens pas que mon mari, têtu comme un âne, le cherche depuis 20 ans ? »
« Si mais tout le monde n’a pas ta mémoire d’éléphant ma biche, et je me souviens surtout que tu lui disais toujours qu’il le trouverait quand les poules auront des dents ! »
[Tamara]
Et un haïku en bonus :
Si longtemps cherchées
Pièces de puzzle de l’abbé
Nithard retrouvé
Au nombre de racine carrée de quatre, les personnes manifestement du genre féminin arrivèrent sur le palier, dernier pas avant le grenier. La première poussa l’huis et le fit tourner sur ses gonds qui émirent ensemble un son aussi grinçant que glaçant. Trouée par la seule lampe d’Anne – une des deux femmes s’appelait Anne – l’obscurité ambiante favorisait la réaction d’effroi au moindre bruit étrange dans ce monde du silence mais pas aqueux. Manifestement ce monde n’avait pas reçu de visite depuis des lustres qui brillaient par leur absence notoire, expliquant le manque de lumière du lieu dont les seuls habitants s’étaient manifestement enfuis aux vibrations et aux bruits des pas montant l’escalier, ou du moins s’étaient cachés entre les lames du parquet geignant, aux encoignures encore plus sombres, ou au plafond noir. Les traces de leur présence se manifestaient sous la forme de crottes bien noires, de toiles d’araignées dont je me suis toujours demandé comment elles pouvaient tisser d’aussi parfaites formes géométriques dans l’obscurité totale. Elles sont manifestement dotées d’espèces de GPS, de radars, toutes fonctions qui échappent aux pauvres humains que nous sommes.
Bref, les chercheuses entrèrent dans ce grenier oublié et le rai de lumière de leur lampe de main après avoir été de poche balayait l’espace de gauche à droite et vice versa et de bas en haut et vice versa. Il révéla un amoncellement, un fatras manifestement insondable mais ces dames ne manquaient pas d’opiniâtreté.
Qu’allaient-elles y trouver ? Vous le saurez en écoutant le quatre mil trois cent vingt et unième épisode de votre feuilleton préféré du vendredi après-midi sur Radio Lozère !
[Christian]
Saint-Riquier, le 1er novembre 2011
Monsieur le Maire,
j’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants, pour lesquels une prompte action de votre part m’apparaît nécessaire.
Vous n’êtes pas sans savoir que je réside depuis fort longtemps dans l’abbaye de Saint-Riquier, à laquelle la commune que vous administrez doit son nom. J’y ai d’abord occupé un logement confortable attaché à ma fonction d’abbé laïc, puis pendant une longue période un logement exigu mais tranquille situé à un mètre sous le porche principal. Pour une raison qui m’est inconnue, j’ai
ensuite séjourné brièvement dans un laboratoire du CNRS, et enfin dans un grenier spacieux et confortable quoique fort peu entretenu.
J’estime que mon grand âge et les nombreux services que j’ai rendus à cette abbaye me donnent le droit de jouir paisiblement de ma retraite, quel que soit le lieu où elle se déroule.
Or il est advenu que, pas plus tard qu’hier soir, deux individus de sexe féminin se sont introduits dans mon logement et s’y sont comportés d’une manière inacceptable. Elles parlaient fort sans aucune considération pour la tranquillité des occupants du lieu. L’une d’elles portait une torche dont elle braquait le faisceau tout autour d’elle en violation de toute intimité. Elles marchaient bruyamment, écrasant de nombreux objets posés à terre, détruisant des toiles d’araignées, et plus généralement mettant le plus grand désordre dans cet endroit habituellement si paisible.
Pour finir, l’une d’elles a délibérément heurté du pied ma couchette, l’a ouverte, a retiré ma couverture et m’a exposé sans aucune protection aux regards et aux intempéries.
Circonstance aggravante, certains indices me laissent penser que l’une de cesdeux personnes pourrait être membre de votre conseil municipal, ce qui serait susceptible d’engager la responsabilité de la commune dans ce trouble manifeste à l’ordre public.
Compte tenu des faits ci-avant rapportés, j’espère pouvoir compter sur une intervention diligente de vos services afin de rétablir l’ordre et la sérénité auxquels notre communauté s’est toujours montrée très attachée, sans préjuger de toute sanction que vous jugerez appropriée à l’encontre des personnes qui en furent cause.
Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de mes sentiments respectueusement carolingiens.
Nithard
[Nicolas]
KICEKIPUDONCTAN ? —
ACTE I —
Scène 1 —
Un grenier poussiéreux encombré et sombre. Deux femmes, bien mises, poussent violemment la porte. L’une, Anne Potié, une torche électrique à la main, éclaire seule la scène. Tout au long de la scène, elles furètent toutes deux d’un endroit à l’autre, éclairant avec la lampe de nouvelles trouvailles.
JOCELYNE MARTIN (JM) —
Aahhh, ça pue ici... et cette poussière...
ANNE POTIÉ (AP) —
... Et ces fientes d’oiseau... brrr... j’ose à peine respirer... Mais... ça sent bizarre... un truc pourri, non ?...
JM —
Haaa, attention à la grande toile d’araignée, là !
AP —
Mmmhhhh... je ne sais pas où mettre les pieds : y’en a partout ! Ce grenier n’a pas été visité depuis des années. Je me demande si on gardera quelque chose... Regarde ce vieux bureau... et là, ce fauteuil. Il est là depuis des décennies...
JM — [soulevant un classeur]
Et là, tous ces cartons... brrr, les rats y ont fait leur nid : ils ont tout boulotté...
AP —
Pffff, pas la peine de se casser la tête... On va tout vider... C’est un bel espace : ça fera une très belle salle d’expo !... Quand même, j’espère qu’on pourra se débarasser de ... cette odeur...
JM —
Je me demande quand on est monté ici la dernière fois...
AP —
Bon... On a fait le tour je pense... Allons-y...
— — —
Scène 2 —
[Les deux femmes arrivées sur le devant de la scène retournent au fond, où se trouve la porte.]
AP — [trébuchant contre un carton au milieu de la scène]
Ah ! j’ai failli tomber ! Je n’avais pas vu ce carton... Hé, ça pue encore plus ! Mais... attends...
JM — [étonnée et curieuse]
Quoi ? Tu as trouvé quelque chose ?
AP —
Heu... c’est rien... Le contenu de ce carton a fait un bruit bizarre...Attends... je regarde...
[avec la lampe torche, elle écarte les rabats du carton]
JM — [intriguée]
Qu’est-ce que c’est que ce truc ?... On dirait un sac en plastique...
AP —
Oui. Écoute !
[Elle donne un coup de la torche sur le sac, qui rend un son particulier, un son creux.]
Regarde !
[Elle soulève le sac du bout des doigts : même du public, on voit par
transparence ce qu’il contient.]
[un peu dégoûtée]
Ma parole ! incroyable ! des os ! Un fémur... deux tibias... un autre fémur, une clavicule, et... merde ! un crâne !
JM — [éclatant de joie]
Enfin ! Mon défunt mari le cherchait depuis vingt ans !
AP — [horrifiée, regarde JM, recule de deux pas, fait tomber sa lampe dans un carton d’où elle continue à éclairer, par en-dessous, le visage de JM.* Elle trébuche, puis finalement réussit à courir vers la porte du grenier qu’elle ouvre à la volée et s’enfuit.]
[bruit de course dans l’escalier]
JM — [elle sourit d’un sourire diaboliquement satisfait]
[la porte claque !]
Rideau
Fin de l’acte I —
* Note pour l’accessoiriste : lester la torche afin qu’elle tombe dans la
bonne position pour éclairer le visage de JM.
[Eva]
Les deux dames ouvrirent la porte.
— Je te l’avais bien dit que nous nous mettions dans une affaire trouble.
— Pourquoi me dis-tu cela maintenant ? T’exagères.
— Je le sentais.
— Si tu le sentais fallait pas ouvrir la porte.
— Tant pis c’est trop tard. »
Et là tout bascula dans un autre monde. Tout se mit à trembler, bouger, crier, pleurer, grincer, pétarader, basculer. Elles étaient prises comme dans un filet qui rebondissait. Une avait la tête en haut, l’autre la tête en bas. Elles étaient entrées dans un autre univers qui les bringuebalait. Cela dura, dura, dura, à en perdre la raison. Elles voguaient dans un univers de particules, de paquets éventrés, de choses indescriptibles, et puis en chœur elles eurent un cri d’horreur : des os qui se baladaient, l’une reçut un tibia dans le ventre et l’autre reçut un coup de boule, un crâne venait de l’assommer.
Mais tout cela n’était que le résultat de la prise d’un gaz hilarant qu’elles avaient voulu expérimenter à l’abri de tout commentaire malveillant.
[Nelly]
Les frangines culbutèrent la porte. En plein pif elles se prirent la puanteur
du temps qui passe et qui laisse les macchabées accrochés partout aux
poutres, scotchés là où on pose la main : araignées, mouches et coléoptères
en série. Nobody à l’horizon et pas même l’espoir d’y trouver quoi que ce
fût, aucun trésor sous aucune forme. Au cours du temps les razzias avaient
été faites comme autant de moissons de blé.
Elles allaient mettre les bouts quand l’Anne Potié s’prit les pieds dans un
carton avachi couvert de fientes. Ah ah ! Y avait-il un truc, un machin chose
dans c’te caisse ? Allègrement à coup de pompes elles le dézinguent et
l’éventrent. « Ben ça alors ! » firent-elles en chœur devant le macchabée
déjà squelette répandu au sol.
« Mais c’est une réduction de corps. Il en manque ». « Eh eh l’Anne » fit
Titine, « j’te dis qu’on a trouvé des ossements organiques d’une sainte du
coin. On va se faire de l’or ! Les reliques de Sainte Nitouche. »
[Catherine]
LE NITHARD, LE POTIER ET LE MARTIN —
Maître Nithard, dans son vieux carton oublié
Prenait la poussière sans hommage
Maître Potié, par un coup de pied détourné
Buta sur son humble sarcophage
Eh ! Bonjour Monsieur de l’Abbé
Que vous êtes joli ! Que votre crâne semble fendu !
Sans mentir, que faites vous là ?
Sieur Martin vous a cherché mille fois
Mais qui donc vous a renvoyé là ?
À ces mots, Maîtresse Martin s’en va de ce pas
Avertir son époux du trésor qu’elle a là
Eh mon bon mari ! Regardez qui voilà !
Le sieur s’en saisit et ne pu dire mot
Juste sortit de sa gorge un sanglot
Soudain il leva la tête et fila
Maître Nithard bien au chaud sous le bras
Pour l’enterrer non loin de là
Il jura, et c’est bien normal, qu’on ne le lui reprendrait plus !
[Muriel]
LA COURONNE CASSÉE DE CHARLEMAGNE —
« Bon… J’crois que l’histoire c’est que la grand-mère du p’tit Nicolas et sa fille sont entrés par la fenêtre pour une tournée d’inspection ou pour voler Charlemagne, je ne sais plus… Je sais juste que dans l’histoire y’a Charlemagne. Bref. Quand elles sont arrivées dans le grenier ben… tout était super moderne. On se serait cru dans un laboratoire même que François ou Nicolas ou la fille de la grand-mère du p’tit Nicolas elle a failli compromettre la mission en criant tellement elle était admirative mais elle s’est retenue. Après les oiseaux-robot-ninjas-de-la-mort les ont attrapées.
Même que c’étaient les gardiens de la couronne de Charlemagne. Heureusement, elles les ont vaincus. Après des bandits les ont attrapées. Ces rébus de la société avaient des pistolets. Mais comme les deux filles étaient trop fortes, elles les ont battus trop vite. Après, elles ont trouvé plein de trésors mais vu qu’elles n’étaient pas des pros, elles n’y ont pas fait attention. Elles ne trouvaient pas la couronne, elles ont appelé Milou qui a direct trouvé la pie voleuse qui a dû leur rendre la couronne et après elles sont parties.
— Euh, fiston, tu es sûr ?
— Sûr, m’man ! Même que la couronne etait sur la tête du squelette de Charlemagne et il était coupé en deux. »
[Ali]
LES SQUELETTES DE NITHARD —
« Monsieur le squelette ! Ce n’est pas juste ! D’habitude je tolère votre existence. Vous avez compris : les films d’horreur, vous dominez Halloween, les cimetières… ce qui n’est pas tolérable mais bon, je vous tolère. Mais là, ce n’est plus possible ! Nous sommes dans une église, bon sang ! Pas dans la maison du Diable !
— Mais, monsieur l’abbé…
— Pas de mais ! J’ai été très clair devant vous : pas de squelette dans ce lieu !
— Mais…
— Pas de mais ! Et ce maire qui se vante d’avoir trouvé des squelettes de dinosaures…
— Ce ne sont pas des squelettes de dinosaures.
— Nous sommes d’accord !
— C’est le squelette de Nithard. Vous nous l’avez demandé il y a fort longtemps et le voici enfin.
— Nithard ? On n’avait demandé que les vrais morceaux !
— Oui. Et on vous a rapporté les fémurs, les tibias, la clavicule et le crâne.
— Ah oui ?
— Oui.
— Alors pourquoi j’ai compté 57 tibias, 31 fémurs, le double de clavicules et plus de crânes que l’on ne peut porter ?
— C’est que les gars du labo ils sont un peu fatigués en ce moment.
— Pas de squelettes ici !
— Même Nithard ?
— Nithard peut rester.
— Bien bien, on part.
— Parfait ! C’est qu’il faut vraiment tout vous expliquer. »
[Ali]
