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Le complot des moines
Frère Cerquiglinulf : Mes frères, l’Abbé Gervin m’a confié une tâche très embrenante.
Frère Mico : Qu’est-ce qu’il a encore inventé, ce bâtard de Guillence ?
Frère Cerquiglinulf : Il s’est mis en tête de trouver Nithard ! Il a lu dans un vieux grimoire que cet autre bâtard a été enterré sous nos pieds, quelque part entre le jardin des simples et les feuillées.
Frère Harold : Il va encore nous faire creuser, ce ladre !
Frère Cerquiglinulf : Il va aussi vous faire écrire, frère Mico ! Il exige que vous rédigiez une épitaphe et que le frère graveur l’inscrive dans de la belle pierre.
Frère Harold : Mais où va-t-on le trouver, ce Nithard ? On ne va pas fouiller tout le clos de l’abbaye !
Frère Cerquiglinulf : Mes frères, calmez-vous, j’ai une idée. Le père Abbé part demain aux matines pour visiter sa sœur, cette garce de Rotselline. Il va bien en profiter pour visiter aussi les bonnes dames de Verdun, son prurit le tient toujours près des bordeaux.
Frère Mico : S’il demeure éloigné une semaine, nous ferons creuser le potager par les frères lais, ils n’en seront que mieux musclés.
Frère Cerquiglinulf : Oui, ils feront de grands trous et les reboucheront aussitôt, ils sèmeront quelques graines, qui germeront ou non, peu importe.
Frère Harold : Mais s’ils ne trouvent pas d’os ?
Frère Cerquiglinulf : Ne soyez inquiets, mes frères. J’ai fait mander le frère infirmier, nous aurons besoin de lui. Le voici qui arrive, encore tout taché de ses dernières amputations.
Frère infirmier : Frère Cerquiglinulf, pourquoi m’avez-vous fait mander ? Il me reste encore trois jambes à couper, une tête à recoudre, et la cour est pleine de pauvres morts de la dernière escarmouche avec les manants d’Abbeville, Dieu les ait en horreur et les conduise auprès du Malin !
Frère Cerquiglinulf : Mon frère, vous êtes notre sauveur, Dieu me pardonne cette apostrophe. Donnez-nous quelques cadavres bien méconnaissables, entiers ou en pièces, et vous pourrez visiter le cellerier et ses nouvelles acquisitions. Il paraît que les coteaux d’Amiens ont produit cette année d’excellents vins de messe.
Frère infirmier : Pour vous servir, mon frère. Les voulez-vous sitôt ?
Frère Cerquiglinulf : Dans deux jours, le temps que les frères tailleurs creusent deux ou trois beaux sarcophages, que nous enfouirons sous les choux nouveaux.
Frère Mico : Mais quand ce diable de Père Abbé reviendra, que lui montrerons-nous ? Dois-je me mettre à mon gallimard dès aujourd’hui ?
Frère Cerquiglinulf : Nous lui dirons que pour épargner sa grande sensibilité, une fois retrouvé Nithard en piètre état, nous l’avons renfermé et réenfoui. Il verra la dalle de pierre d’Asnières et les graveurs à l’action. Il admirera votre belle épitaphe et vous gratifiera sans doute d’une semaine sans matines, puisque vous êtes plutôt un oiseau de nuit, sans vouloir vous offenser.
Frère infirmier : Je retourne à mes couteaux et à mes haches, j’ai du démembrement qui attend.
Frère Harold : Mais c’est diablerie, ce que nous allons faire là ! Comment irions-nous sainement en paradis à notre mort ?
Frère Cerquiglinulf : Vous n’êtes pas encore feu, mon frère. Patientez. Cette supercherie ne trompera que de lointains descendants de cette gent Ponthieu. Un jour peut-être, un Pothieu, ou une Pothiée, ou un Potard, trouvera ce tombeau, lira le beau discours de frère Mico, et le croira sur parole.
Frère Mico : Et le vrai Nithard, celui qui s’est perdu, que deviendra-t-il ?
Frère Cerquiglinulf : Au diable ce bâtard qui pourrit depuis deux cents ans près d’Angoulême ou en Neustrie ! Il sera inventé par un trouvère qui racontera son histoire et les badauds l’écouteront ravis.
Frère Harold : Vous parlez d’or, Frère Cerquiglinulf, je vais céans chercher pioches et pelles et mettre en branle ces fainéants de frères lais. Creusez, mes frères, creusez ! Creusez et vous trouverez !
Frère Mico : Que Dieu nous pardonne ce que nous allons faire, et que pas un mot ne sorte au-dehors de toute notre conversation.
Frère Cerquiglinulf : Amen. Voici Gervin qui part au trot de ses mules. Qu’il fasse bon et joyeux voyage auprès des dames de petite vertu, et qu’il revienne bien aviné, pour dormir trois jours durant !

