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La nuit (jeux de mots passant les bornes)

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Quelle heure était-il quand je repassai près du beffroi ? Je ne sais pas. La ville s’endormait, et le ciel finissait de chasser les nuages, de gros nuages noirs, lentement.
Pour la première fois je sentis qu’il allait arriver quelque chose d’étrange, de nouveau. Il me sembla qu’il faisait froid, que l’air perdait de son épaisseur, que la nuit, que ma nuit bien-aimée, devenait promesse d’infinitude. La rue de l’Horlogerie était déserte, maintenant. Seuls, deux camarades assuraient le piquet de grève à la porte de l’usine, et, sur la chaussée à peine éclairée par le feu de palettes qui paraissait mourant, un cortège de manifestants silencieux s’apprêtait à marcher vers la sous-préfecture. Ils allaient lentement, chargées de pancartes, de banderoles et de drapeaux. Les délégués syndicaux étaient au milieu d’eux, invisibles ; les Testut marchaient d’un pas égal, suivant les camarades qui allaient devant eux, sans bruit, sur le pavé. Devant chaque lumière du trottoir, les drapeaux s’éclairaient en rouge, les pancartes s’éclairaient en blanc, les banderoles s’éclairaient en vert ; et elles passaient les unes derrière les autres, ces colères, rouges d’un rouge de feu, chauffées à blanc, vertes de rage contenue. Je laissai le cortège et tournai par la rue de Lille pour revenir sur les boulevards. Là, plus personne, plus de cafés éclairés, quelques attardés seulement qui se hâtaient. Je n’avais jamais vu Béthune aussi mort, aussi désert. Je tirai ma montre, il était deux heures.