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La métamourge

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En se réveillant un matin après des rêves agités, Ian Monk Gregor Samsa se retrouva dans un bistrot lumineux comme un smog pragois. La clarté commençait de se répandre au-dehors. Il fixait les yeux aussi précisément que possible sur la fenêtre, mais hélas la vue de la brume matinale, qui cachait même l’autre côté de l’étroite rue, n’était guère faite pour inspirer l’allégresse et la confiance en soi.
Il n’avait maintenant qu’à attendre ; assailli de remords et de souci, il se mit à ramper, et c’était le moment ou jamais de garder à tout prix la tête claire pour regarder l’autre dans les yeux.
C’est seulement tard dans la nuit qu’on éteignit la lumière dans la salle et Ian Monk Gregor Samsa se rendit compte qu’ils avaient les lèvres sèches l’un et l’autre, et que le manque de toute conversation humaine directe lui avait sûrement troublé l’esprit. Il entendait la musique de leurs boissons, et son visage était incliné sur le côté, ses regards suivaient la portée en la scrutant d’un air triste.
Ian Monk Gregor Samsa avança encore un peu, tenant la tête au ras du sol afin de croiser éventuellement le regard de l’autre, ses yeux jolis. Était-il une bête, pour être à ce point ému par la musique ? Il avait le sentiment d’apercevoir le chemin conduisant à la nourriture inconnue dont il avait le désir, à la mer de possibilités là devant eux.
Un buveur s’en alla. Si c’était lui, il serait parti de son plein gré, il aurait laissé un pourboire, pour le moins. Ian Monk Gregor Samsa se retrouvait dans l’obscurité, tandis qu’à côté le barman regardait fixement sa table sans pleurer. Celui-ci se tourna vers eux, et il leur dit alors vous ce sera quoi ?
Ce sera pour l’instant juste boire le bleu des yeux de l’autre, son regard, son visage.

Et dans le bistrot il tendit la main droite aussi loin que possible en direction de la mer des choses possibles comme si les attendait là-bas une délivrance proprement surnaturelle. Son dernier regard effleura un œil bleu.
Et les yeux larmoyants de satisfaction, il consomma. Il nageait.

Frianz Monkafka, incipit du roman La Métamourge, 1915-2014.

Hybridation entre Ian Monk et Franz Kafka. Extraits choisis de La métamorphose, traduction par Bernard Lortholary.