Accueil Les oulipiens de l’année Fondu au noir
L’aveugle ivre

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Lorsque je dus descendre la marche, impassible,
Je ne me sentis plus guidé par mon haleur :
Des citadins criards le prenant comme cible
L’avaient ficelé nu au poteau trois-couleurs.

Alors comment savoir qu’au-delà du trottoir
Un soleil hystérique allait devenir vert ?
Mes yeux ne pouvaient voir ce que j’avais cru voir,
Car je suis fou, lié au spectre qui me sert.

Sans heurter de couleurs une foule turpide
Qui mêle à ses odeurs celle du caniveau,
Est-ce un autre arc-en-ciel tendu comme une bride
Qui m’aura fait guider par ce glauque troupeau ?

Je m’étais engagé sur un chemin poussif
Que ma crainte allongeait dès que j’y avançais.
L’inaccessible bord d’un boulevard fictif
Symbolisait ma vue et la peur que j’en sais.

Tout englué d’orgueil, je ralentis bientôt
Mon pas, dépassant quelques clous tels des jalons ;
Et puis comme Rimbaud voguant dans son bateau,
Soudain je me surpris marchant à reculons.

Je ne verrai jamais les éclats de la ville
Ni les néons grossiers violant toute rigueur.
C’est dans ma nuit sans fonds que je dors et m’exile
Avec des oiseaux morts, sans future vigueur.

Je vais dans un ciel noir concevoir ma pensée,
Inventer des couleurs aux choses que j’ignore,
Rêver d’une avenue à jamais traversée,
Puis voir et voir et voir… ivre jusqu’à l’aurore.


À la manière du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud.