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L’aveugle ivre

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Comme je descendais de mon Fleuve impassible,
Je ne me sentis plus guidé par mon haleur ;
Mes fantasmes criards l’avaient pris comme cible
Et cloué tout nu à un poteau sans couleur.

Dans ce tapage, peu m’importait de savoir
Qu’un soleil hystérique allait virer au vert.
Aveugle je voyais ce que l’Homme a cru voir,
Mon prisme intérieur recèle un spectre amer.

Entraîné dans le flot d’une foule impavide,
D’abord j’ai pu franchir un premier caniveau.
Serait-ce un arc-en-ciel tendu comme une bride
Qui m’aura fait guider par ce glauque troupeau ?

Ensuite j’ai marché dans un couloir votif
Dont le bout s’éloignait tout comme j’avançais ;
La lumineuse issue était un point fictif,
Un mirage mental dont je reconnaissais

Lentement l’illusion. Je m’arrêtai bientôt
Rejetant pêle-mêle espoirs et vains jalons.
Alors, plaise à Rimbaud ivre dans son bateau,
Je devins son noyé célèbre à reculons.

Je ne verrai jamais les éclats de la Ville,
Hélas ! ni ses néons agressant ma rigueur.
C’est dans l’ombre sans fin que je dors et m’exile
Avec des oiseaux morts, sans future vigueur.

Je vais dans l’azur noir concevoir ma pensée,
Inventer des couleurs et des formes encore ;
Rêver de cette rue à jamais traversée,
Puis voir, là-bas, voir, voir… ivre jusqu’à l’Aurore !


(Version antérieure) —

Lorsque je dus descendre la marche, impassible,
Je ne me sentis plus guidé par mon haleur :
Des citadins criards le prenant comme cible
L’avaient ficelé nu au poteau trois-couleurs.

Alors comment savoir qu’au-delà du trottoir
Un soleil hystérique allait devenir vert ?
Mes yeux ne pouvaient voir ce que j’avais cru voir,
Car je suis fou, lié au spectre qui me sert.

Sans heurter de couleurs une foule turpide
Qui mêle à ses odeurs celle du caniveau,
Est-ce un autre arc-en-ciel tendu comme une bride
Qui m’aura fait guider par ce glauque troupeau ?

Je m’étais engagé sur un chemin poussif
Que ma crainte allongeait dès que j’y avançais.
L’inaccessible bord d’un boulevard fictif
Symbolisait ma vue et la peur que j’en sais.

Tout englué d’orgueil, je ralentis bientôt
Mon pas, dépassant quelques clous tels des jalons ;
Et puis comme Rimbaud voguant dans son bateau,
Soudain je me surpris marchant à reculons.

Je ne verrai jamais les éclats de la ville
Ni les néons grossiers violant toute rigueur.
C’est dans ma nuit sans fonds que je dors et m’exile
Avec des oiseaux morts, sans future vigueur.

Je vais dans un ciel noir concevoir ma pensée,
Inventer des couleurs aux choses que j’ignore,
Rêver d’une avenue à jamais traversée,
Puis voir et voir et voir… ivre jusqu’à l’aurore.


À la manière du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud.