Accueil L’oulipien de l’année L’Invention de Nithard
Nithard à la gendarmerie

Page précédente

— Madame Potié, Anne ? Fonction, s’il vous plaît ?
— Administratrice de l’Abbaye Royale de Saint-Riquier.
— Pouvez-vous expliquer la provenance de ces ossements que vous détenez et que vous prétendez conserver ?
— Je suis en charge du patrimoine de l’Abbaye, monsieur.
— Brigadier-chef, s’il vous plaît, de la Gendarmerie Nationale
— Bien, Brigadier-chef. Étant donc en charge de ce lieu, il me revenait d’en faire l’inventaire dans les moindres détails, Brigadier-chef.
— Donc vous êtes allée dans ce grenier désaffecté, et accompagnée d’une personne dont ce n’était pas la fonction ?
— Madame Martin, Jocelyne Martin, était l’épouse d’un historien local qui a beaucoup contribué à la connaissance du passé de l’Abbaye, Brigadier-chef. J’ai pris sur moi de lui demander de m’aider à la visite.
— Et vous deux, Mesdames, n’avez pas craint d’affronter la poussière, les araignées et tous les déchets qui pouvaient s’y trouver ?
— Brigadier-chef, c’est du ressort de ma fonction, je vous le redis. Et votre remarque sur le fait que deux femmes pourraient avoir peur des araignées est d’un goût douteux. D’ailleurs il fallait bien que j’examine le contenu de ce local, afin d’en décider l’utilité, et de prévoir sa réorganisation dans le système d’ensemble des espaces à rénover.
— Et c’est là que vous avez trouvé ces ossements ?
— Oui Brigadier-chef. En heurtant un carton entrouvert, ce qui a rendu un bruit étrange, ma curiosité professionnelle m’a poussée à regarder de quoi il retournait. À la lumière de ma torche (réglementaire) j’ai découvert un sac de plastique, qui contenait des fémurs, des tibias, une clavicule et un crâne.
— Et cela ne vous a pas étonnée, ni effrayée, Madame Potié ?
— Si l’on devait s’effrayer de tout ce qui est ancien ou antique, dans ma profession, on ne pourrait pas être à la hauteur de la tâche, Brigadier-chef. L’Abbaye de Saint-Riquier était déjà en possession de nombreux objets anciens, et grâce à la présence de Madame Martin, qui a vu l’étiquette « Nithard » attachée au sac, et qui a compris qu’il s’agissait sans doute des ossements égarés une vingtaine d’années plus tôt par un Administrateur moins compétent ou inattentif, j’en ai conclu que ces os sont ceux du petit-fils de Charlemagne.
— Celui qui a inventé l’école, voulez-vous dire, Madame Potié ?
— Brigadier-chef, s’il vous plaît, ne le prenez pas ainsi : on ne plaisante pas avec l’Histoire !
— Il n’empêche, vous êtes dans l’illégalité. Récupération d’objets sans en référer à l’autorité administrative locale, recel d’ossements humains indéterminés, possible violation de sépulture, je suis dans l’obligation de dresser ce procès-verbal, de confisquer les objets, et d’en référer en plus haut lieu.
— Violation de sépulture ! Mais, Brigadier-chef, un sac de plastique dans un grenier, ce n’est pas un cimetière !
— Je vous l’accorde, Madame Potié, mais peut-être une scène de crime, ou de post-crime. L’un de ces os porte la marque d’un coup violent : homicide assuré.
— Brigadier-chef, c’est intolérable ! Nithard est mort à la guerre, aux environs de l’an 840 ou 850 !
— Le temps ne fait rien à l’affaire : un meurtre est un meurtre. Que ce soit un cold case n’y change rien. Garde à vue immédiate.
— Mon avocat, Maître Cerguiglini, va vous en faire baver, je vous préviens, Brigadier-chef !
— Menaces à représentant des forces de l’ordre en mission, la liste s’allonge Madame l’Administratrice.
— Bien, je garde le droit au silence à partir de maintenant.
— Interrogatoire terminé sur refus de répondre. C’est noté. On va vous accompagner en cellule, Madame. Brigadier, faites amener Madame Martin, Jocelyne Martin, s’il vous plaît.