Accueil Les oulipiens de l’année Fondu au noir
Illumination

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Il aimerait qu’on ne lui prête pas attention uniquement parce qu’il est aveugle. Il se rappelle que selon le poète, l’essentiel est invisible pour les yeux ? Alors, il jette sa canne et entreprend de traverser la rue. Il se lance d’un pas décidé mais déchante rapidement. À mi-chemin, il pense qu’il n’y arrivera pas. Les derniers pas sont les plus angoissants. Enfin, il parvient de l’autre côté et respire, soulagé.


L’anecdote ne manque pas d’intérêt. Habilement racontée, elle pourrait piquer la curiosité. Mais la simplicité du plan choisi, strictement chronologique, déroulant platement le film des événements, lui confère un air de grande banalité. Elle nous présente comme une suite d’évidences quelque chose qui recélait pourtant de quoi nous surprendre.


Post-scriptum —

En novembre 2018, l’écrivain poldève Tibère Odradek fit promettre au philosophe syldave Plotin Brahma Malassis d’écrire une critique de son prochain livre. Malheureusement, Odradek était en panne totale d’inspiration et ne parvenait pas à écrire le moindre mot de son roman. Arrivé à un stade où le naufrage paraissait inévitable, il se résolut à user d’un procédé astucieux : prenant dans sa bibliothèque un obscur recueil de micronouvelles en espagnol, il en choisit une qu’il récrivit à l’envers, racontant l’histoire en partant de la fin. Comme prévu personne ne remarqua la supercherie mais les critiques, y compris celle de son ami, ne furent guère enthousiastes.