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Crochet à goutte d’eau

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Crochet à goutte d'eau
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Le granit est compact.
Lisse. Magnifique. Ici
pas la moindre fissure
pour le barrer. Pas le
moindre creux pour lui
esquisser un oeil. Pas
d'arête qu'on pourrait
échancrer. Il bombe le
torse. Le nom de cette
voie est "The Shield",
le bouclier. Quand les
aspérités font défaut,
que poser son matériel
d'assurage comme celui
de progression s'avère
illusoire, il reste un
moyen. Unique. Ultime.
La réserve des grandes
occasions. Vous prenez
votre crochet à goutte
d'eau. C'est un simple
crochet de métal, fort
pointu et acéré. Votre
hameçon à granit. Vous
le posez sur l'écaille
qui saille d'un infime
millimètre : voilà, il
est mis. À l'extrémité
inférieure du crochet,
vous suspendez quelque
petite échelle à trois
marches en corde. Vous
respirez. Délicatement
vous posez le pied sur
la première marche. Et
vous chargez lentement
tout le poids de votre
corps sur cette maigre
margelle. Ou même très
lentement. Un geste un
peu trop vif suffirait
pour sortir le crochet
de sa fluette encoche.
Progressivement, votre
poids se déplace alors
à l'aplomb du crochet.
Au fur et à mesure, le
crochet insère sa fine
pointe dans le roc, et
s'en trouve consolidé.
Encore plus lentement,
vous vous élevez. Vous
résistez à tout prix à
l'envie d'observer sur
quoi vous reposez tout
entier. L'air vibre...
"El Capitan" d'Olivier
Salon, éditions Guérin
2006 (p. 29), poncé en
septembre 2010 par Gef

[Facile mais adapté au
thème du texte, non ?]