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Cinoche urbain

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À supposer une rue à fort trafic dans les deux sens et un homme, immobile sur le bord, tourné vers le flot rugissant, situation jusqu’ici bien banale et dans laquelle nous nous sommes tous trouvés un jour, soit à rouler, soit à la place de ce piéton aux cheveux dérangés par le souffle des véhicules, la tête envahie de stridences agressives, peu encourageantes à rejoindre l’autre côté d’un pas alerte et primesautier, à moins de vouloir en finir joyeusement avec la vie, mais dans ce cas, ce serait une autre histoire, non, là, cet homme semble en de bonnes dispositions d’esprit, optimiste même, puisqu’il porte des lunettes de soleil sous la pluie glacée d’une sale journée d’hiver, donc il attend, hésite sans doute sur un itinéraire à suivre, peut-être n’est-il pas du coin, peut-être baille-t-il aux corneilles malgré les circonstances peu propices à la méditation, des tas de raisons peuvent faire que nous restions au bord d’une route alors que tout s’agite autour, certains même s’y échouent sans que nous y prêtions vraiment attention et il nous faudrait des heures pour toutes les répertorier et les analyser au point d’en oublier le sujet principal de notre affaire, retournons donc à celui qui nous occupe puisque nous l’avons posé dans le décor, à supposer qu’il y soit resté pendant cette digression, mais oui, il n’a pas bougé, il semble même avoir pris racines, arbre parmi d’autres arbres frissonnant dans la bruine d’une ville, et alors que, l’ennui gagnant, nous serions tentés de glisser le regard ailleurs, le voici soudain qui s’échappe, qui se jette dans le flot mécanique au mépris de toute prudence, parmi le chuintement des pneus sur l’asphalte, le rugissement des klaxons, les injures fusant de partout, regardez-le, il s’en fiche de tout ça, son but est de parvenir sur l’autre rive sans dommage, fou ou téméraire, il l’espère sans doute car il s’est lancé comme un rockeur se lance de la scène sur la foule, ça freine, on le frôle, tourbillons d’air froid, giclées mouillées, il hésite au milieu pour repartir de plus belle, les battements de son cœur cognent si fort qu’ils prennent le dessus sur le vacarme de la rue, c’est déjà miraculeux qu’il soit parvenu là sans une égratignure, s’il arrive sain et sauf, il sait que sa peur sera moindre, que la confiance reviendra, qu’il pourra emprunter n’importe quel chemin comme n’importe quel autre quidam bien constitué, avec ses dangers, ses obstacles, ses joies, mais attention, la partie n’est pas encore gagnée, il faut compter avec les distraits, les portables, les drogués, les forcenés, les endormis, les fous, les assassins, les pneus lisses, enfin tout ce qui pourrait entraver sa marche, soudain son pied bute sur le trottoir, il est arrivé, il compte ses abatis, rien ne manque, pas de carambolage, pas de bruit de tôles froissés, juste quelques jurons encore tandis que le courant urbain s’accélère, situation maîtrisée d’un côté comme de l’autre, le test est réussi, l’homme sourit en fouillant dans la poche de son sac pour en sortir une canne blanche qu’il déplie, naturellement toute cette scène à supposer qu’il n’ait pas eu de chien-guide.