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Cher frère Théo,
J’ai quitté Paris pour les ciels du Nord. J’ai le projet d’un grand luxe de portraits et d’études peintes de figures que je compte faire au fur et à mesure. J’en ai un pour commencer, le portrait d’une jeune gréviste. Je l’ai peinte un peu en poète, la tête fine et nerveuse se détachant sur un fond de ciel de nuit d’un outremer profond avec les scintillements des étoiles. Je devrais déjà être retourné à Saintes-Maries maintenant qu’il y a du monde sur la plage. Mais enfin, j’ai tellement à faire ici-même. Je veux absolument peindre un ciel étoilé. Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, et sans insister davantage il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir bleu. A la pension où je loge ma paillasse grouille de punaises qui me broutent la couenne : mes c… me démangent tant que cela en devient insupportable. T’es-tu un jour demandé d’où vient mon instabilité ? Tu sais comme je suis extrêmement sensible, autant au physique qu’au moral, et cela date de mes années noires. Demande donc au médecin – il comprendra tout de suite de quoi il s’agit – s’il pourrait en être autrement, si les nuits passées dans les rues froides, à la belle étoile, si la peur de ne pas avoir à manger un morceau de pain, si la tension incessante résultant du fait que je n’avais pas de situation. Ici, pour se tenir chaud, impossible de se passer de feu. J’en suis réduit à brûler dans le poêle ce qu’il me reste de palettes.
Tout bien pesé, il me semble que j’irais plus loin dans le Sud plutôt que de rester dans le Nord puisque j’ai trop grand besoin de la forte chaleur pour que mon sang circule normalement.
Je t’embrasse bien et la mère (qui me manque), ton frère Vincent.