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Annan, ou le destin de Nicolas



Quand on est arrivés dans la ville on était drôlement fatigués et on
avait chaud, surtout Alceste, c’est un copain qui est très gros et qui
mange tout le temps, parce que le monsieur lui avait dit que pour pas
fatiguer son chameau il fallait qu’il marche à pied la moitié du
temps. On est descendus des chameaux et la maitresse nous a fait
mettre en rang au milieu de la rue et le monsieur a commencé à nous
expliquer des trucs mais on entendait rien parce qu’il y avait plein
de vent et ça faisait trop de bruit. Moi j’ai mis mes doigts dans mes
oreilles et j’entendais plus trop le vent mais j’entendais pas non
plus ce que disait le monsieur. Et puis le vent il nous envoyait plein
de sable dans la figure alors j’ai aussi fermé les yeux. A un moment
j’ai ouvert les yeux et j’ai vu Agnan, c’est le premier de la classe
et le chouchou de la maitresse, qui enlevait ses lunettes pour essuyer
le sable. Eudes il l’a vu aussi, et il en a profité pour lui donner un
coup de poing sur le nez, à Agnan. Agnan il s’est mis à pleurer et il
a été dire à la maitresse que Eudes l’avait tapé. Eudes il a dit
"c’est pas vrai, sale cafard, c’est Rufus", alors Rufus il l’a traité
de sale menteur et il lui a donné un coup de pied. Maixent il a dit
que Eudes c’était pas un menteur et il a fait un croche-pied à Rufus,
qui est tombé sur Alceste, heureusement il s’est pas fait mal parce
que c’était plutôt mou. On se battait tous, c’était chouette, on
s’amusait bien, mais la maitresse s’est mise à crier et même si on
entendait pas très bien à cause du vent on s’est arrêtés et on s’est
remis en rang.

Après le monsieur il nous a fait entrer dans une sorte de palais et là
on entendait mieux parce qu’il y avait plus de vent. Il a pris un
grand sac en tissu comme celui que madame Blédur prend pour faire les
commissions, c’est notre voisine mais Maman lui parle plus parce que
son mari tond toujours sa pelouse le dimanche quand Papa veut se
reposer. Le monsieur il a demandé si il y en avait qui allaient avoir
dix ans cette année. Moi j’ai rien dit parce que je me méfiais un peu,
mais Agnan il a levé le doigt et il a dit "moi m’sieur !" comme si
c’était le seul. Le monsieur l’a regardé en souriant et il a dit : "tu
as de la chance que nous ne soyons pas au premier jour du printemps".
Agnan il a pas compris et il s’est senti drôlement gêné parce que
c’est le premier de la classe et il a pas l’habitude de pas
comprendre, et nous on rigolait de voir sa tête.

Après le monsieur il a expliqué que dans son pays, quand on a presque
dix ans on prend une pierre dans le grand sac et c’est une pierre
drôlement jolie et qui brille et dessus il y a marqué tout ce qu’on va
faire quand on sera grand, comme métier, et si on va avoir des
enfants, et quand est-ce qu’on va mourir et plein d’autres choses.
Rufus il a demandé si il y avait aussi marqué avec qui on va se
marier, et le monsieur a dit que oui, et on a tous rigolé parce que
Rufus, ça nous étonnerait bien qu’il se marie un jour. Et puis
Geoffroy a dit qu’il avait pas besoin d’une pierre pour savoir ce
qu’il ferait comme métier parce qu’il serait directeur de banque comme
son papa qui est très riche et lui achète tout ce qu’il veut, mais le
monsieur a dit que dans son pays c’est la pierre qui décide ce qu’on
fait, pas les papas. Clotaire il trouvait que c’était une drôlement
bonne idée, parce que c’est le dernier de la classe et le Bouillon lui
dit toujours qu’il finira au bagne, mais si chez nous on faisait aussi
le coup de la pierre ça serait peut-être lui qui serait directeur de
banque. Le Bouillon c’est notre surveillant mais c’est pas son vrai
nom, un jour je vous expliquerai pourquoi on l’appelle comme ça. Et
puis Agnan il a dit que c’était pas juste le coup de la pierre, parce
que si le dernier de la classe il pouvait devenir directeur ça servait
à rien qu’il soit toujours le premier. Eudes lui a dit "tais-toi
chouchou" mais il a pas pu lui donner un coup de poing sur le nez à
cause des lunettes.

Après, la maitresse a dit qu’on allait remonter sur les chameaux parce
qu’il fallait qu’on soit dans une autre ville pour déjeuner et Alceste
a demandé si on pourrait pas déjeuner avant de partir mais la
maitresse a dit que non, c’était déjà réservé dans l’autre ville. Et
puis elle a dit que la prochaine fois on ira au Mont Saint Michel si
on peut avoir l’autocar de la mairie parce que les chameaux elle les a
assez vus. Elle est drôlement chouette, la maitresse.

(Les mémoires du petit Nicolas - Hervé Le Goscinny)

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