Accueil Les oulipiens de l’année Je regarde le bistrot
Prose de bistrot

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Je regarde le bistrot, le jour tombe et c’est l’instant où l’air assombri délivre de leurs fatigues les êtres qui sont sur la terre. Ça tombe bien, je vais commencer par quelques verres d’Inferno, il présente une robe rubis profond, ses arômes sont pleins et complexes avec des touches de fruits des bois, de vanille et de noix de muscade ainsi que des pointes de violettes séchées. Dans ma bouche je le trouve plein et généreux, sec et bien équilibré avec une finale élégante de myrtilles. J’aime buissonner avant d’entrer au paradis. Un peu trop doux quand même. Je passe directement à l’Aquavit. Effet immédiat, ça vous soulèverait le cul à la place du coude : couleur jaune doré, nez très aromatique, entre le fruité (pêche jaune, coing), les aromates (cumin) et les plantes (aneth, angélique). Et quelle attaque ! On se croirait monter à l’assaut avec les grognards de Bonaparte sur le pont d’Arcole ! Une clarté glauque me crève les yeux et me fissure l’esprit. Je reviens vers un rouge puissant, un Nuit-Saint-Georges terrassant le dragon de la cuite, à la robe pourpre crépusculaire presque violet. Ce rouge net à la fois sombre et lumineux m’envoie des arômes de cuir, de fourrure, de truffe, de gibier qui littéralement me jettent à terre, je me vois alors dans le grand miroir à côté du comptoir, je rampe vers moi-même pour m’atteindre car je suis incapable de me tenir debout ! Courage, ce n’est pas fini. Le jour se casse mais la forme vient, et plus je bois plus mes lèvres deviennent sèches. Je les trempe dans un verre de Margaux, cette jeune bergère m’explose littéralement dans le gosier, je crois voir ses yeux comme une mer avinée de bleu-rouge qui dépasse toute possibilité éthylique. Un grand cru classé, ça vaut mieux qu’un gland cul cassé ! Je mélange tout : l’oeil, le nez, la bouche, la robe ... Où est la robe ? la bouteille ? Je ne sais plus. Emerge la voix du barman : et maintenant monsieur ? Une bouteille d’Orvieto je lui dis ... Oh cette bouteille est déjà vide, elle n’a plus sa robe mais elle a des yeux, elle me regarde, elle m’attire vers la mer comme Ulysse les sirènes, je suis en Grèce, je nage dans le Nectar des déesses tandis que je bois un verre de Kéknyelü ou de Kvass ou de Kislav ou de Krajina ...

Inferno
Aquavit
Nuit-Saint-Georges

Margaux
Orvieto
Nectar
Kéknyelü