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Pour un nouveau bistrot

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A.regarde le bistrot.
Deux lampes à gaz d’essence l’éclairent. A cligne des yeux, aveuglé par la lumière crue et glauque. Aux deux-tiers des vitres, au-dessus de la barre d’appui, la buée s’élève, dessinant les contours vagues d’une carte de la City . Du côté de la porte ouverte de l’office, le jour pâlit. A et B . sont assis, côte à côte, sur la banquette de simili cuir gris, le buste incliné. La musique des glaçons s’entrechoquant dans le verre d’un consommateur, puis un verre qui se casse leur font lever les yeux et s’ humecter leurs lèvres sèches..
A une distance de soixante-dix centimètres, un client s’apprête à partir. Son verre a marqué la table en formica clair de plusieurs auréoles qui se chevauchent, s’entrecroisent, se brisent, formant un réseau de cercles, d’arcs de cercles, de diagonales, de lignes inachevées dessinant une carte du métro londonien. Il compte sa monnaie, la dépose sur la soucoupe en porcelaine d’un blanc lumineux, légèrement fissurée regarde attentivement la note, tire son porte- feuille de la poche intérieure droite de de son blouson en tweed ; ses doigts rampent vers la soucoupe puis se retirent ; il jette un regard oblique vers la porte, se lève, passe devant le comptoir, le cou enfoncé dans le revers de son col en velours, comme par temps de smog, et sort sans regarder A et B.
Le barman fait son entrée par la porte ouverte de l’office, tenant à deux mains un plateau et la carte pliée au coin supérieur gauche .
Il fixe A et B, le visage orienté à contre - jour ."Vous, ce sera quoi ? " dit -il d’une voix forte.
A regarde B qui regarde A , de ses yeux bleus.
Silence.
Les traces de buée sur la vitre se brouillent, formant une possible mer où se noie le regard.
Le barman est en nage.

I. M , le néon qui grésille. A Bougie

Plusieurs phrases du roman d’Alain Robbe-Grillet La Jalousie sont intégrées au texte.