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Livres de Shéhérazade

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Lorsque je dors de nombreux rêves, je suis dans mon lit, les yeux grands ouverts, et j’écris dans leur sillage et leur assurance. L’arrière plan qui compose ma chambre devient alors pur néant. Et je suis stupéfait de l’automatisme qui enchaîne les mots continument sous la dictée paisible d’un bon génie qui ne me lâche pas la main. Je me vois en même temps Shéhérazade sur un tapis volant parcourant les bibliothèques du monde entier, feuilletant des milliers d’ouvrages desquels je prélève des mots, des groupes de mots, des phrases entières qui se pressent alors à mesure par rangs serrés sur la page. J’évite ainsi le vain remplissage par lequel un écrivain meuble les interstices vides de son inspiration, et tout ce qui ne concerne pas mon propos est isolé, assemblé, mis de côté sans que je me prête de quelque manière à cette opération. Je suis navigateur sur une mer - la littérature - ignorée de moi-même. Je triomphe ainsi de tous les plagiaires enracinés à quelque point de l’histoire, et j’emporte tous ces menus fragments vers l’horizon élargi de mes livres futurs.

Fernando Benabou