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Livre au présent

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Le livre que tu n’écris pas, ne va pas croire, toi l’écrivain en herbe, qu’il soit pur néant. Bien au contraire (que cela une bonne fois soit dit), au lieu de le chercher comme s’il pouvait être en suspension dans la littérature universelle où, de fait, il n’est rien, regarde, il est en toi-même, tu n’as pas à l’inventer mais à le traduire. Il n’y a rien pour toi dans les bibliothèques où la réalité ne peut t’apparaître que comme fermée sur elle-même, déjà exprimée dans des mots, des groupes de mots, des phrases entières qui ne sont le plus souvent que l’expression des déchets d’une expérience à peu près identique pour chacun. Tout ce qui est déjà écrit ne doit être pour toi que vain remplissage, surabondance de matière imprimée dans laquelle tu te perdras à vouloir isoler et assembler des lambeaux de vies réifiées. Aux moments mêmes où tu es le spectateur le plus désintéressé de la nature, de la société, de l’amour, de l’art lui-même, comme toute impression est double, à demi engainée dans l’objet, prolongée en toi-même par une autre moitié que seul tu pourrais connaître, empresse toi de négliger la première où tu ne serais qu’un plagiaire, et attache toi à la seconde qui est la seule que tu pourras approfondir. La vaine traque de menus fragments dans lesquels tu trouverais l’inspiration, te vieillira inutile et insatisfait, comme des célibataires de l’Art : tu auras les chagrins qu’ont les vierges et les paresseux, et que la fécondité du travail intérieur guérirait.

Marcel contre Marcel de Benaproust.