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Le vent de la vérité

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Encore que le soir fut bien assuré et que la lumière ne retint qu’une clarté diffuse, je vis cependant par ma fenêtre qu’un vent sauvage s’était levé et que l’orage grondait fort au-dessus de mon poêle. Et ici je dois confesser que j’étais plongé dans la lecture d’une bande dessinée dont le titre est « Les Hauts de Hurlevent ». Aussi bien que je fusse absorbé par ce texte ardent et difficile, il n’arrivait pas moins à mes oreilles quelques coups de tonnerre. Et tout de même qu’un esclave qui jouit dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe, craint d’être réveillé et conspire avec ces illusions agréables pour en être plus longuement abusé, je m’enfonçai encore davantage dans la fiction du récit à mesure que l’orage grandissant et tonnant me serrait de plus près. Je m’écartai
donc de mes sensations, les privant par avance de cette autorité naturelle qui les fait tenir pour vraies. La pluie persistante accompagnait cependant ma lecture, comme si les gouttes d’eau figuraient en quelque façon les lettres des mots que je lisais et qui s’éloignaient de mon regard au gré de l’avancement du récit. Qu’un coup de tonnerre changeât cette pluie persistante en pluie d’orage, à la vérité j’avais fort peu à craindre que ce fait m’éloignât de mon intérêt pour le roman. Cependant que l’orage menait grand train par delà l’opercule de verre qui m’abritait de l’intempérie, j’étais assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce livre entre les mains, plusieurs pensés dont je vais vous entretenir s’imposèrent à mon esprit, en des lueurs d’abord diffuses et qui gagnèrent en netteté, comme si les frondaisons qui soutenaient ma pensée eussent été fouettées, pour ainsi dire par un coup de tonnerre. Certes, il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je parcours ce récit des Hauts de Hurlevent, que cette tête que je remue n’est point assoupie, que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main et que je la sens, que j’entends clairement et distinctement le tonnerre ou bien le bruit de la pluie sur les ardoises grises de la toiture ; ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que ceci. Mais en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été maintes fois trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Je fus alors tiré de mes réflexions par de minces fils de pluie qui s’infiltraient par le cadre de ma fenêtre, poussés sans doute par les coups de bélier du vent, rejetés tout autant par les hommes que par l’herbe saturée d’humidité. N’est-ce point ainsi que la vérité s’impose à nous, pensais-je, poussée par une cause éminente comme celle d’un bélier qui aurait revêtu la parure de l’absolu ? Et sans doute je pourrais supposer que ce bélier extrêmement puissant, et si je l’ose dire, malicieux et rusé, emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper. Lors donc un coup de tonnerre, comme ceux qui font sauter un enfant, fit irruption dans mon esprit et, tel un vent salutaire, parvint à étouffer le doute dans lequel je me trouvais quand à la recherche de la vérité : je lis, j’existe, cela est certain, la lecture est un attribut qui m’appartient et qui ne peut être détaché de moi en tant que je le pense. Cela est certain, mais combien de temps ? A savoir autant de temps que je lis et que je pense que je lis. Dans la lecture, je suis certain d’être en vérité une chose qui lit et qui pense qu’elle lit.

René Mathews, « Le vent de la vérité »