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Le mur de la vie

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Pas le moment ! Ces manants, ces mirauds, ces étrons... Arrivent là pissant du nez, pensant la porte traverser ? Personne n’a l’aval. Ni rôdeur, ni poète. Lancé, tout troll respire le franc, mais jeté tel canne t’endort brut. L’un voit valser sous son cabanon ces foutus trois yeux de loups. Tel a vu une hure sombre surgir par là. Vite, qu’on brûle ces déguisés à nos feux bénis des temples ! Dansant, ils osent traverser un enclos, ils écrasent l’ample blé. Déjà la nuit des derniers temps, signal de sang, rougit la boue de ce fichu trou. Hier les chefs savants ont décidé d’élever un mur plus sûr. Bon, les intrus toquant n’auront nul usus du lopin repris sur l’aride tumulus, ce site virant zonards angoissants, brûlants désirs et dragons cinglés. Qui aime le miel a la trouille de se sentir nu, spolié par ces effrayants abacosts.

Le vent mène ce flot de malheur, atroce nuage d’hiver tombant du grand nord. De l’infernal chahut cinglent des milliers d’ultras sans but qui sont autant d’avatars purs du Satan. Vus du toit sont massés, d’opium hallucinés, d’ignobles chamans aux sons étranges. Ils s’exhibent nus, bondissant comme d’obscènes léviathans, buvant force chimies non autorisées. Ils ne savent pas que l’invisible chemin des Rivages Rugissants est interdit, muré, parce qu’il devint parc sacral lors de l’Exil Divin.

A l’avant du mur d’obscurs prélats passent, déchaux, un sarrau brun, un lourd képi, chuchotant un patois chouinard, se parant du titre fier d’impérial suppôt. Déchus, ils rusent, pigeonnant savamment qui l’instinct rituel d’aumône met en prise à ces partitions irréelles d’idoles prisant or et vin. Les chicos paient, riants corniots mal débarqués d’environs infames, las du surhumain karaté, des jeux crus sanglants, du phallus brutal s’imposant sur l’étranger brun voulant poser par là sa panoplie d’infect biote.

La nuit, dans l’opacité diffusant d’épais marigots, choit maintenant sur ces divergents livrés à des minitrips gores. Vin réjouit trop peu. Vite s’inoculent trois doses d’un coupe larmes salé. Le poison répare un manque, traçant la veine, jusqu’à l’ahan qu’ululent tous ces bannis, mendiant un gramme du miracle létal. D’un occident gris tous vivent la torpeur empoisonnante dans ces bastions-cocons dont l’immmobile ancienneté les fige. Ici on liquide l’intrus à coups d’implants choc mis sous l’axis du cou vrillant un abîme d’affres, de peurs, d’oublis, d’hésitants ruts ambivalents.

Assis, pensif, sur un banc, en bas du grand mur gris, un ancien prof limogé par les brillants prophètes des faux horizons. Quand on vint de nuit brandir un coutelas, écraser son cou d’un long doigt sorti de l’ombre il vit ce chemin infini dont prison ni oflag n’exclut : la mort. Perdu, croulant, s’effondra quand l’homme d’arme vomit net étripé par un garçon, mioche armé par d’étranges zombis fous. Quel bateau l’a vu nager loin du sourire ignoble du petit tigre errant nu ? Touchant ce mur froid, la honte fond à l’humain recalé. Il sort son luth : un son d’or point, oscille... Il rit ! rit ! Les esprits ont bondi. Ils vont disloquer l’insane mur, sifflant, ruant et insurgeant les cuistres griffus montés en pleine chaleur sous l’infernal rempart.

Résidus d’homunculus, ils s’ébranlent sans but dans de diffus boyaux à l’horizon ruiné. Ici vivent des géants surannés pris dans un monde subtil glué par ce froid de prison. Choc fou du sourd cordon dingo d’idiots libres et d’ostrogoths divins invoquant l’idole misanthrope. Sans frein on saigne vifs barbons grisonnants, prudes filles et fiers ribauds. Sans joie, sans pression, sans futur, abrupts, noirs, des chants éclatent dissonnants sur les places du bourg aboli.

L’immobile cité s’embrase, implose sans un cri. A son parvis sévit un scorpion toujours mû d’un toc porno : son pic incisif porte de sourds horions sinuants et fous. D’ignobles vuivres dissolues foisonnent sur tous les bâtiments et sèment viol et malheur. Sorti de pins noueux, ululant d’un long rire gras, le hibou de sa griffe divaguant détruit l’idiot, l’infect et le gentil. Souris et rats montent d’un
étroit boyau, long cordon bousculant d’un coup sur son sillon voiture et bus.

Mordu, coti, l’oracle rit, nuant son luth piano. Il amortit son funk aigu, jouissant du placide soleil tissé d’or qui frémit au coin croulant du brutal mur qu’au soir le pic coucha. Riche moisson de chants métis, d’airs sortis d’îlots éliminés, où la joie surgit, naît du trou béant où un lord d’un Ku Klux Klan pur jus mut un knockdown aveugle dépeçant d’un coup tous les griots. Chante, luth, dans l’odeur ondulante flottant sur la forêt, dans ce soir de nit indistinct.

Un sans logis trône au tournant du mur chu, sûr du futur. Sa voix modulant des soli sur son luth dit l’écrin dont il sortit, l’instinct pur d’Inti, l’ibis du lac bleu, l’or vil, l’art volé.


Note liminaire de Noël Bernard —

Une idée funeste m’a caressé : puisque l’Oulipien de l’année était double cette fois-ci, associer une contrainte à chacun des deux textes.

Celui d’Eduardo Berti (le premier, je présume) fournit la liste des voyelles selon la contrainte du jeu de la vie que j’ai proposée voici quelques temps, imitant l’automate cellulaire de même nom inventé par Conway en 1970. Merci à Nicolas Graner qui a produit un utilitaire permettant, à partir de la ligne initiale constituée des voyelles du texte source, de fournir toutes les lignes successives engendrées par cet automate. On obtient ainsi une liste infinie dont on remarque qu’elle est périodique à partir d’une certaine ligne.

Celui de Pablo Martín Sánchez donnerait la liste de ses mots significatifs utilisés sous forme de logorallye : traverser rue respire soulagé derniers pas angoissants moment chemin cru arriverait lancé pas décidé pensant mots poète voit cœur essentiel invisible yeux Maintenant réjouit jeté canne traverser personne dire voitures évité écraser aveugle

Ces mots sont tour à tour insérés dans la liste des voyelles, qu’on n’interrompt que lorsque tous ces mots ont été placés. Le funeste de l’idée fut que j’ai dû poursuivre jusqu’à la 13e ligne pour pouvoir placer tous les mots, atteignant un volume de voyelles non vraiment prévu ! Et encore, le mot le plus important, "aveugle" ne peut trouver nulle part sa place dans la liste infinie, en raison de son caractère périodique. J’ai donc dû tricher, et placer en fait "non-voyant" que j’ai remplacé par "aveugle" dans une sorte de clinamen coupable.

Ensuite, il ne reste plus qu’à remplir avec des consonnes, ce qui m’a pris plus de temps que voulu. J’espérais terminer pour la journée internationale des migrants, le 18 décembre, et j’ai un peu dépassé... Et le résultat n’a plus grand chose à voir ni avec le texte de EB ni avec celui de PMS, ce dont je suis penaud mais émerveillé.