Accueil Les oulipiens de l’année Je regarde le bistrot
Le chemin bleu

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Sans but je regarde la rue depuis le bistrot désert. Dans une heure il fermera.

Je ne sais pas pourquoi, le trottoir est devenu lumineux. Chaque passant paraît soudain très clair, ses yeux sont brillants comme des étoiles. Un éclat chatoyant transforme le smog en guirlande mouvante qui serpente au ciel londonien. Une dame très vieille arrête son panier roulant et relève la tête. Elle voit sur sa main se poser un oiseau venu d’un immeuble glauque boire cette clarté qui nous baigne et crève la sourde voûte de nuages. Tout à coup les larmes de ses yeux sèchent.

Un voile autour de nous se fissure et des soleils multicolores jonchent le ciel.

Mais mon esprit se rebelle, et croit qu’on m’a versé quelque violent stupéfiant. Je rampe au comptoir. Là, cherchant le patron, je découvre à sa place un personnage vêtu d’un manteau bizarre qui tourne vers moi sa figure étincelante. Le son de sa voix me semble venir d’un autre pays.

Dans cette étrange lumière nous remontent au cœur nos bonheurs oubliés. Souvenirs d’avant que nos yeux deviennent des cailloux. Et nos épaules libérées soudain se redressent. Nous sommes des esprits avides de humer le grand vent pendant que sur nos belles têtes arborescentes le soleil vient déposer un diadème pourpre comme le jour.

Les murs se désagrègent et le bitume se soulève. Il se casse laissant jaillir des arbres et des lianes.

À nos oreilles des lèvres murmurent caressantes : « Nous arrosons les terres sèches et les bêtes sauvages altérées lampent la sève des calices sucrés. Venez écouter avec nous la musique éolienne à la cime de l’arbre nourricier. » Alors nous comprenons que nos fades boissons ne pourront plus nous désaltérer.

Et les lèvres chuchotent de nouveau, elles se font insistantes, elles me caressent. « Tes œillères s’écartent maintenant de tes yeux. Tu vois de jolis reflets mobiles scintiller à la surface de la chaussée comme si miroitait une mer. Ne doute plus de ce qui vient. Les possibilités sont sans limites. »

Un chevalier flamboyant s’arrête là juste devant le bistrot, nous dévisageant de ses yeux d’émeraude, et nous demande le chemin. Que répondre ? C’est un autre moi-même qui déclare « Le premier voyageur est parti tout droit vers le soleil sans rien même nous laisser en souvenir de son passage. » Alors l’étranger rit de bon cœur et sort un pourboire : « Prends et partage ces pierres de mon royaume avec le patron, sans oublier ce jeune barman qui nous surveille. »

Dans nos paumes chaque pierre prend vie et nous fixe avec des yeux sans éclat. « Il faut nous rendre notre lumière que vous nous avez dérobée » dit l’une, comme le cavalier reprend sa course. Alors une ombre nous enveloppe, une ombre à vous glacer le sang.

À jamais ce jour sera le jour où les ténèbres furent aperçues.

« Quoi, m’écriai-je, nous aurons entrevu la Vie et ce même temps sera celui de l’Obscurité ? » Pour quelle raison soudain fond cette créature ? Saisissant le bref instant de débâcle, je parviens juste à en boire une goutte. « Découvre le chemin bleu de tes errances » reprend la voix « car maintenant tes yeux peuvent soutenir la mortelle clarté du monde primordial. Quand ton voyage aboutira tu porteras le regard sur ce qu’ignorent ceux de ton entourage ».

Un vent siffle et me frappe le visage. Comme moi lentement dérivent des êtres lumineux dans toute la mer, à la recherche de la passe. On entend se raconter des choses qui semblent remonter de la mémoire d’autres terres possibles. Une laitance délicieuse flotte à la surface là tout autour dessinant une spirale où, de nos bras ondoyants, on nage.