Accueil Les oulipiens de l’année Crochet à goutte d’eau
Goûte à l’eau, faune

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Le granit est compact. Lisse. Fier.
Parfois, pas la moindre fissure en laquelle se fier.
Pas le moindre trou pour lui dessiner un œil.
Pas la moindre écaille pour lui faire un orteil.
Roc, tu parades,
Et la voie s’appelle la muraille, The Palisades.
 
Lorsque les aspérités sont si faibles
que la pose de dégaines, et celle de pédales sont impossibles,
Il reste un moyen. Unique. Ultime, hélas.
La réserve des échalas.
 
Vous prenez un crochet à goutte de rosée.
C’est un simple crochet pointu de fonte brossée.
Un hameçon à granit.
Vous le posez sur l’écaille qu’il garnit.
Avec une précision d’enfer.
Voilà, vous avec réussi à l’agrafer.
À l’extrémité inférieure du crochet, vous suspendez une petite échelle de corde de trois marches, houp !
Vous respirez un bon coup.
Vous posez le pied sur la marche idoine.
Et vous chargez lentement tout le poids de votre corps sur cette margelle fine.
Très lentement. Tout geste brusque peut faire perdre au crochet son emprise dans le roc.
Progressivement, votre poids se déplace à l’aplomb de ce croc.
Au fur et à mesure, le crochet enfonce sa pointe dans la roche, que vous emmortaisez.
Encore plus lentement, vous gravissez et nous ravissez.
Évitez à tout prix de regarder sur quoi vous reposez en oscillant.
L’air est vacillant.
 
El Capitan,
Françoise Sagan