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À supposer un nuage

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À supposer qu’on me demande de décrire avec un maximum de précisions et un luxe de détails dignes d’un relevé stratigraphique ou d’un rapport de police scientifique une photographie prise par mes soins - et sans qu’on ne se soucie ni de la nature de l’autorité dont émanerait cette requête, ni des circonstances dans lesquelles cette prise de vue aurait été effectuée, qu’il s’agisse des conditions atmosphériques, de la marque de l’appareil-photo, ou du lieu de sa réalisation, ni même de la technique employée, car à l’extrême rigueur la même expérience conserverait sa validité si son objet était un croquis au fusain réalisé à la va-vite les yeux bandés par exemple, je commencerais sans doute par répondre après un temps de réflexion et tout en me saisissant de mon appareil photo afin d’y retrouver l’icône en question que la pellicule a bien dû conserver quelque trace de l’objet premier de mon attention, qui se trouva n’être qu’un vulgaire nuage qui passait par là et dont la forme m’avait semblé évoquer quelque chose, quoique je ne sache plus à présent de laquelle il s’agissait, et quoique je sois presque sûr que le temps de dégainer l’appareil, les choses étant ce qu’elles sont et la forme des nuages changeant plus vite hélas que le cœur des mésanges, il y a peut-être une chance sur un milliard pour que la vision qui m’avait pénétré coïncide avec celle que j’ai fixée sur ce support numérique presque immatériel que j’ai précédemment dénommé pellicule par une coupable facilité, et qui pourrait bien ne contenir finalement, compte-tenu de la nonchalance délibérée qui présida à cette prise de vue, qu’une sorte de soupe de pixels grisâtres au milieu desquels on pourrait distinguer, peut-être en faisant appel à des outils numériques de pointe qui mettraient en œuvre des transformées de Fourier ou peut-être tout simplement en secouant l’écran tout en plissant les yeux, les châssis en polychlorure de vinyle blanc supportant les doubles vitrages derrières lesquels translataient les nuages en question.

Écrit au cours d’un atelier animé par Frédéric Forte.