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Poussière de bistrot (petit poème en prose)



"Alors que nous restons avec les deux Honda, on me dit que Schumi a dû faire un arrêt..." — Abîme de l’esprit  ! Mais la conversation, à la table voisine, retient mon attention. Et me voilà plongé dans l’épique récit que fait à ses amis un touriste bronzé aux manches retroussées.

— Trois jours, mon vieux, trois jours à bouffer de ce sable ! Avec le mal de mer, en plus, ces animaux portent bien leur surnom de vaisseaux du désert... Ocre, j’étais, tout rouge, ou, allez, disons "rouille"...

— Rouille ? "Ocre" je croyais que c’était jaune, c’est drôle...

— C’est les deux. Jaune. Et rouge. Aussi... Les deux, j’te dis... Enfin, bref, on arrive enfin dans cette ville, Annan, qu’on l’appelle, où le vent souffle si fort qu’on s’entend plus parler. C’est bien simple, on dirait que tout est poussière et...

— Les murs l’arrêtent pas ?

— Que du contraire en fait : on dit que c’est le vent qui les retient, les murs.

— Le vent qui les retient ! Elle est bien bonne, tiens  !

— "Avec le vent de l’est, écoutez-le tenir..."

— Je dois dire en effet que c’est un peu bizarre...

— Attends, tu dis "bizarre", alors attends la suite... Quand les gosses ont dix ans, on leur dit l’avenir. Pas que du bon piment, dans ce qu’on leur dit là : c’est vraiment leur futur, ce qu’ils vont devenir... C’est écrit noir sur blanc. Enfin, dans un caillou... Homme, femme, mouflets, couleur de la maison...

— Ocre, pas difficile !

— Jusqu’au jour de leur mort...

(Ils boivent un bon coup, se lissent le menton. Un silence s’installe, un bolide vrombit.)

— Si tu veux mon avis, il y a toujours un truc, dans les tours de magie...

— Si maintenant on peut savoir son avenir, alors à quoi ça sert ? "De vivre", je veux dire. A quoi ça servirait ?

— Et c’est, figurez-vous, ce que j’ai dit au guide !

— Et il a répondu ?

— J’ai pas tout, tout compris, ça parlait d’innocence...

— Un truc de Jésus, là...

— "Aux innocents les mains pleines" !

— Non, c’était autre chose, il parlait d’accepter...

En fait, c’est une phrase assez connue là-bas...

— Il s’appelle comment encor, ton bled ?

— Annan.

— Et t’as pas ton "Routard" ?

— Ah si, c’est une idée... Voyons voir à "Annan"... Voilà c’est écrit là : "Subir le plus trash des destins n’est rien si l’on se sait innocent de son propre malheur." Pas facile à comprendre, hein ?

— C’est des compliqués...

Retour de brouhaha, moteur au bruit d’abeille, "Alors que nous restons avec les deux Honda, c’est Kimi, cette fois, qui doit faire un arrêt..."

En "alexandrins blancs", rassembler le chaos propre au petit poème en prose de bistrot...

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