Accueil L’oulipienne de l’année La nuit
Je me souviens de la muette nuit

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Je me souviens que la nuit, quand papa allumait sa torche de cracheur de feu, on ne voyait plus que lui.
Je me souviens de la baraque de l’hypnotiseur, tendue d’une sombre toile lourde cloutée de clous dorés et de la pluie qui glaçait badauds et chalands pendant la foire Saint-Michel de Brest.

Je me souviens de la Muette nuit de Jean Godard, apprise au collège en cours de récitation ; enfin, je me souvenais surtout de son titre et, plus vaguement, de ses deux derniers vers (Je l’ai relu tout à l’heure pour l’occasion) :

Le bon amant tient la chose secrète,
Un bon larron cèle ses larrecins.

Je me souviens surtout que ces larrecins, qui démontraient à mes yeux qu’un poète a le droit de rallonger les mots pour la bonne cause et donc de ne pas se préoccuper de l’apprentissage de la grammaire et de l’orthographe qui ployaient devant les nécessités de l’inspiration, avaient décidé de ma carrière de poète : Je me souviens aussi de l’air incrédule et buté de mon professeur de français devant ce choix professionnel et de l’énergie inutile qu’il mit en œuvre pour me faire rentrer dans le giron de la grammaire, image de l’infinitude.

Je me souviens du « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne… » dans À bout de souffle, de l’autre Godard.
Je me souviens des vacances qui paraissaient durer presque trop longtemps, quand, fin septembre, alors que tout le monde était rentré, j’attendais l’ouverture de l’école de quartier qui, en travaux, fit sa rentrée bonne dernière, à la mi-octobre.

Je me souviens des nuits d’automne bien frisquettes, où, allongés dans les champs, nous nous endormions en attendant les étoiles filantes passées depuis l’août.
Je me souviens des retours de nuit, en file indienne sur le bord de la route, et des voitures réduites à la lueur de leurs phares, disparaissant dans l’obscurité sitôt croisées.