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Un voyage à Saint-Riquier
Au grenier les oiseaux voltigeaient tout joyeux
Et fientaient librement depuis le fond des âges ;
L’abbaye vieillissait sous un ciel sans nuages,
La Picardie dormait sous un soleil radieux.
Saint-Riquier, triste et noire, eut un abbé austère,
Nous dit-on, un abbé fameux dans les chansons,
Guerroyant, peu banal, à coups d’estramaçons,
Avec Charles le Chauve, en combattant Lothaire.
Abbé plein de secrets, Nithard avait du cœur !
Des vieux carolingiens le superbe fantôme
Au-dessus du Scardon planait comme un arôme,
Et chargeait son esprit d’amour et de vigueur.
Saint-Riquier en hiver, dans ses remparts enclose,
Attendait angoissée la dévastation,
Tous les cœurs espéraient la réconciliation
Et l’on brûlait l’encens pour une noble cause.
Dans les greniers roucoule, éternel, un ramier !
Saint-Riquier n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert argileux troublé par des cris aigres.
Anne y trouva pourtant un objet singulier !
Ce n’était plus un cloître aux ombres bocagères,
Où la très jeune abbesse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Voir son confesseur probe, en crises passagères.
Mais voilà qu’en ouvrant un huis assez discret,
Sans troubler les oiseaux aux grandes ailes blanches,
Elle vit au grenier un fatras sur les planches,
Des meubles éventrés, rebuts pleins de secrets.
Des araignées perchées sur leur toile bien mûre
Camouflaient, quel outrage ! un tibia, un fémur,
Dans un carton bâillant, poussiéreux et obscur.
Avec sa torche, Anne élargit cette ouverture,
Agrandissant le trou, et du sac effondré
Prit un paquet pesant, orné d’une notice ;
Sur le carreau tomba un crâne, sans indice,
Marqué d’un coup d’épée, un cadavre égaré !
Pas de pieds, pas de peau, une mort sans remède !
Anne s’est relevée, et calme cogitait :
Quelle était cette tête ? Il fallait l’abriter !
Un administrateur lui viendrait-il en aide ?
Jocelyne Martin éclaira son flambeau :
Pendant plus de vingt ans, dans sa recherche occulte,
Son mari à Nithard avait voué un culte ;
S’y étant desséché, il gisait au tombeau.
Clavicule perdue, et sans tombe chrétienne,
Jocelyne sentit que ces membres restants
À cet emplacement remontaient dans le temps
Le fleuve mémoriel, jusqu’à la mort ancienne ;
Ô Nithard, pauvre diable au souvenir si cher !
Jocelyne a senti le frisson de l’Histoire :
Ces lambeaux fascinants, quelle amère victoire !
Son mari s’entêtant y a laissé sa chair...
Crâne au grenier dormant, clavicule bénie,
Fémurs, tibias, Nithard a mille ans désormais,
Enfin ! Et Madame Potié touche aux sommets,
Son cœur s’enorgueillit dans cette allégorie.
Dans ce grenier, hélas, son succès aigre-doux
A flambé, symbolique, et perdu son image...
Quelle erreur ! Son surmoi l’a poussée au naufrage :
Nithard n’est pas Nithard, c’est raté, voyez-vous !
Hybridation de Cerquiglini avec Baudelaire, Un voyage à Cythère.

