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Le Dico de Nithard-Nithard

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Note de lecture selon un journaliste branché sur Le dico français-français de Philippe Vandel, Kero (2025).

Bernard Cerquiglini, L’Invention de Nithard, Éditions de Minuit, 2018.

Il y a des livres qui s’ouvrent comme des dossiers classés secret-défense. L’Invention de Nithard de Bernard Cerquiglini appartient à cette catégorie rare : celle des récits érudits qui avancent masqués, faux polar médiéval, vraie méditation sur la mémoire française. Publié chez Éditions de Minuit, le texte a le chic des œuvres qui savent qu’un détail poussiéreux peut contenir tout un roman national.

Et quel détail. Un carton oublié dans un grenier, des ossements anonymes, un mari qui “le cherchait depuis vingt ans” : dès les premières lignes, Cerquiglini pose son décor comme un scénariste de série noire sous amphétamines érudites. On pense à Umberto Eco remixé par les archives départementales, à un épisode de Cold Case écrit par un chartiste amoureux de philologie. Le cadavre retrouvé est celui de Nithard, petit-fils de Charlemagne, chroniqueur des Serments de Strasbourg — autrement dit : l’un des premiers témoins de la naissance du français. Rien que ça.

Mais le génie du livre est ailleurs. Cerquiglini ne raconte pas seulement une enquête historique ; il démonte avec élégance la fabrique des mythes culturels. Car Nithard, figure à moitié effacée des manuels, devient ici un personnage presque pop : un fantôme autour duquel gravitent universitaires obsessionnels, archivistes, passions savantes et emballements identitaires. Le Moyen Âge cesse d’être une crypte poussiéreuse ; il devient un terrain de fiction nerveux, politique, étrangement contemporain.

Le style surtout surprend. Sec, rapide, ironique, ultra-maîtrisé. Pas une ligne de trop. On retrouve cette manière très Minuit de laisser l’intelligence produire son propre suspense. Cerquiglini écrit comme un professeur qui aurait compris que le savoir n’intéresse que lorsqu’il brûle un peu. Chaque phrase semble sourire discrètement au lecteur, sans jamais tomber dans la démonstration professorale. Résultat : on apprend énormément, mais avec la sensation délicieuse d’être embarqué dans un thriller de bibliothèque.

Et puis il y a cette idée magnifique : les langues aussi ont leurs morts, leurs reliques, leurs saints. En exhumant Nithard, Cerquiglini exhume surtout l’acte de naissance d’une culture qui ne cesse de se réinventer. Le livre parle d’ossements, oui, mais il pulse d’une vitalité folle. Une méditation élégante sur ce que la France raconte d’elle-même quand elle fouille ses greniers.

Petit par la taille, immense par l’écho. Le genre de texte qu’on lit d’une traite avant de se surprendre, quelques heures plus tard, à googler les Serments de Strasbourg comme si notre vie sociale en dépendait.