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Livres en passant

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Je veux dédier ce poème
À tous les ouvrages qu’on aime
Pendant des années en secret,
À ceux que l’on esquisse à peine,
Qu’un destin malheureux entraîne
Et que l’on n’achève jamais.

À celui qu’on voit transparaître
Entre les lignes chez un Maître
Et qui, preste, s’évanouit,
Mais qui vous laisse dans la tête
Une sensation si parfaite
Qu’on en demeure épanoui.

À ce grand récit de voyage
Dont on peindra le paysage
Tout en arpentant le chemin ;
Qu’on laisse, sans vraiment comprendre,
Tout doucement tomber en cendre,
Remis sans cesse au lendemain.

Aux phrases qui sont déjà prises
Et, traînant sur des pages grises
Chez un auteur désespérant,
Vous font, inutile folie,
Rêver avec mélancolie
D’un contexte tout différent.

Histoires en un jour conçues,
Héros aux attentes déçues,
Vous serez dans l’oubli demain ;
Pour peu que le succès survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des brouillons laissés en chemin.

Mais si l’on a manqué sa vie,
On songe avec un peu d’envie
À tous ces écrits entrevus :
Aux romans qu’on aurait pu vendre,
Aux lecteurs qui doivent attendre,
Aux libraires jamais pourvus.

Alors, aux soirs de lassitude,
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir,
On pleure ces œuvres absentes
Condamnées à n’être, impuissantes,
Que des livres en devenir.

Marc-Antoine Bénapol, Pourquoi je n’ai chanté aucun de mes poèmes.

D’après le poème Les Passantes d’Antoine Pol, dans la version chantée par Brassens (l’original comporte deux strophes de plus).