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Les vers à soie



Depuis près de trois mois, sur la liste « oulipo », les vers à soie
avaient envahi la ramure d’un mûrier. On se surprendra qu’ils murmurent,
ces petits vers, quand on est aussi sourd qu’un pot ! Et ils sont
toujours là, mirant les mûres molles, qu’ils ne voudraient goûter que si
leur jus sucré avait l’heur de produire un tant soit peu de gnôle ! Ils
les dédaignent : c’est leur droit le plus sacré ! Ils prennent tout leur
temps, pour boulotter les feuilles, contournant la nervure, le limbe
leur convient. Leur vacarme mouillé, vraiment, ne trouble en rien le
sommeil qui éteint tout doucement leur œil. Mais ce n’est point assez !
Tandis qu’ils s’assoupissent un mince fil leur point, au bout du
troufignon, qu’ils enroulent douillettement comme un cocon avant de
s’endormir, après tant de délices.
C’en est fini, croit-on ! Ils dorment ! On est peinard ! Mais… pas du
tout, l’ami ! Parce que la nature a fait que ce cocon recèle une soie
pure, qu’il va falloir tirer pour en faire un jacquard ! Voilà qu’on se
retourne et qu’on cherche une belle, sur laquelle ajuster l’habit qu’on
a tissé et qui l’arborera, si elle est jouvencelle, pendant des
décennies ! Quand va-t-elle clamser… ? Car, c’est à ce moment, lors de
l’inhumation, que tout se clarifie, dans cette histoire obscure ! On met
la femme en terre, habillée de soie pure et d’un mûrier neuf, on fait la
plantation ! Alors, en vendémiaire, au surplomb du tombeau, on entend à
nouveau le grouillement intense des vers à soie venus pour se remplir la
panse et murmurer en chœur « On l’a bien eu, Roubaud ! »


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