Accueil L’oulipienne de l’année C’est un soir de vent
De sable et d’encre

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Les ombres vacillantes décomposent le bord des objets et brisent la surface des volumes au gré de la flamme dentelée qui tantôt s’épanouit, tantôt languit, comme mourante. L’argile jaune du sol se soulève telles les planches au fond d’une barque qui coule et sombre ensuite elle-même dans l’obscurité, comme submergée par une eau trouble, sale. C’est un soir de vent, de tonnerre et de pluie. On entend les vagues de la nuit cogner contre les flancs de la barque-chambre. Elle est plongée dans la lecture des Hauts de Hurlevent en bande dessinée. Un brusque coup de tonnerre et la pluie persistante se change en pluie d’orage, avec des éclairs nets ou diffus, et un tonnerre qui dirait-on fouette les frondaisons dans les gris du soir. La fenêtre carrée, semblable à une meurtrière, est bouchée par un coussin crevé d’où s’échappent des bouts de chiffons qui pendent comme des plantes amorphes ou du lierre, et il est impossible de savoir s’ils se balancent sous les assauts du vent qui s’infiltre par les fentes ou si seule leur ombre oscille au gré de la flamme dentelée. Par le cadre de sa fenêtre, s’infiltrent des minces fils de pluie poussée par les coups de bélier que le vent assène contre l’abondance soudaine d’une pluie que ne veut ni homme ni herbe.

L’œil s’habitue lentement à la pénombre. Attiré par la flamme, le regard se porte sur la lampe, seul point lumineux dans la grande obscurité de la pièce. Aveuglé un instant et comme fasciné par cette clarté, l’œil ne voit rien d’autre que cette lumière, rien, ni les ombres alentour, ni les surfaces ondoyantes, ni les bouts de chiffons qui se balancent ; rien. Pas plus que le tonnerre qui vous fait sauter comme un enfant, ou ce vent qui arrive presque à étouffer le gong du soir.

Darry Mathiš « Saint Sablet » Traduit du serbo-croate par Pavel Lapech